Digitized by the Internet Archive
in 2009 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/papineau1786187100deceuoft
L.-J. l'Al'INBAU.
ALFRED D. DE CELLES
Conservateur de la bibliothèque du parlement fédéral, membre de la Société
Royale, Docteur ès-lettres, Chevalier de la légion d'honneur,
Officier de l'instruction publique de France et
> lauréat de l'Académie des sciences
morales et politiques.
PAPINEAU
1786-1871
MONTREAL
LIBRAIRIE BEAUCHEMIN [^îts£]
256, rue St-Paul.
Cie CADIEUX & DEROME
1666, rue Notre-Dame.
F
SÔJZ
P3Î)43
e-op
. 3
Enregistré conformément à l'Acte du Parlement du Canada, en l'année 1905
par A. D. DE CELLES,
au bureau du ministre de l'Agriculture.
AVIS AU LECTEUR
En 1904, la maison Morang, de Toronto, publiait, dans
la série anglaise de ses Makers of Canada, une bio-
graphie de Papineau que l'auteur donne aujourd'hui en
français. Il a développé, pour cette dernière édition,
quelques parties de son travail isans rien changer à sa
manière de juger la carrière du grand patriote.
L'auteur se propose de donner une suite au présent
volume en publiant les biographies de La Fontaine et de
Cartier. L'ensemble de ces trois études formera une
histoire politique du Canada dans ses grandes lignes,
car la cloison qui sépare de notre histoire la vie publique
de ces hommes est tellement mince que l'une et l'autre
se confondent. Pour compléter cet aperçu général,
l'auteur a fait précéder la biographie de Papineau d'un
précis des événements passés avant son entrée en scène.
Il y a dans cette histoire, trois périodes dont l'auteur
s'est efforcé de préciser les tendances et de marquer
l'effort avec ses résultats. Papineau, c'est la lutte du
sujet britannique de nationalité française, obstiné à
réclamer les droits que comporte cette qualité, com-
battant l'Angleterre avec ses propres doctrines, lui
opposant, pour revendiquer nos libertés, les arguments
dont elle s'est servie pour combattre l'absolutisme des
Stuart.
Avec La Fontaine la lutte change de caractère. La
partie, en apparence perdue par Papineau, est reprise
II AVERTISSEMENT
avec une nouvelle tactique par La Fontaine, aidé de
Baldwin. Le bureau colonial avait déposé sur notre sol
la bonne semence de la responsabilité ministérielle dans
le dessein de lui faire porter une double moisson : du
bon grain pour les Anglais et du poison pour noue. Ce
fut le grand mérite de La Fontaine de rendre aux choses
leur cours naturel et d'en obtenir un produit fécond et
bienfaisant pour tout le monde.
Lorsque parut Cartier, le pays en pleine possession de
ses droits civils et politiques, aspirait à une politique
nouvelle; trop longtemps ses intérêts matériels avaient
été négligés et il devenait urgent de s'en occuper.
Cartier, Hincks et Macdonald, commencèrent donc à
ouvrir nos voies de transports, qui augmentèrent rapide-
ment la fortune publique. Notre concitoyen, dans ce trio
d'hommes pratiques, avait dit un jour: «Ma politique
est une politique de chemin de fer. » Il tint paro'le,
depuis l'heure où il donnait l'existence légale au Grand-
Tronc jusqu'à celle où il présentait au parlement fé-
déral la première charte du Pacifique-Canadien.
L'évolution politique et économique du Canada s'est
effectuée avec le concours de trois des nôtres dont il nous
a paru utile de faire connaître le rôle sans vouloir
affaiblir la part de mérite qui revient à leurs collabo-
rateurs dans ce grand œuvre.
Il nous fait plaisir de nous acquitter d'un devoir de
reconnaissance en remerciant ici M. Bourassa et M. le
colonel Neilson qui nous ont permis de consulter des
lettres de Papineau, lesquelles nous ont été d'un grand
secours dans notre travail.
INTBODUCTION
NOTRE PROVINCE AVANT PAPINEAU
Lorsque le drapeau anglais vint remplacer l'étendard
aux fleurs de lys sur le sol canadien, il mit en présence
deux races ennemies depuis des siècles. L'une se pré-
sentait avec l'orgueil du vainqueur exaspéré par la lutte
et avec des haines non refroidies; abandonnée meurtrie
sur le champ de bataille, il ne restait à l'autre qu'à pren-
dre l'attitude de la soumission conforme à son malheur,
en attendant qu'il plût à ses nouveaux maîtres de lui
faire connaître leurs desseins à son égard.
Chaque fois que le sort des armes fait passer une
nation sous l'autorité d'une autre, l'ambition vient natu-
rellement au vainqueur de s'assimiler sa conquête.
C'est ce qu'atteste trop souvent l'histoire du monde.
On a presque toujours vu les peuples, visant à la concen-
tration du pouvoir en une seule main, s'efforcer de
courber toutes les volontés pour les diriger vers un
même objet et fondre les idées divergentes ou contra-
dictoires en une masse commune. Bien que non
b INTRODUCTION
»
formulée en dehors de la France, partout en Europe
la maxime française « un roi, une foi, une loi », s'é-
rigeait en règle de conduite. Ce dessein se heurta
souvent dans son exécution à des résistances invincibles:
témoin l'Irlande encore presque aussi éloignée de la
fusion recherchée par l'Angleterre qu'au premier jour,
et la Pologne arc-<boutée à la compression à outrance
exercée sur elle par la Russie et la Prusse pour lui en-
lever sa langue et sa foi.
Il est patent que les ministres de George III for-
mèrent le projet de nous dénationaliser; les premières
mesures prises par le gouverneur Murray témoignent
de leurs intentions: nomination de juges anglais pour
juger les différends entre Canadiens, proscription des
lois françaises, serment du test, mis en vigueur pour
fermer aux nouveaux sujets la route à tous les emplois et
à toutes les charges, c'étaient autant de mesures attenta-
toires ~à leurs droits de citoyens. Le plus frappant
exemple de cet ostracisme se présente en 1764. Au cours
de cette année, Murray convoque les délégués des pa-
roisses à une réunion à Québec. Ils répondent à l'appel
du gouverneur qui leur pose comme condition absolue, à
leur entrée dans l'assemblée, l'obligation de prêter 'le ser-
ment du teM, c'est-à-dire l'abjuration de leur foi reli-
gieuse. C'était les inviter à entrer dans une maison en
leur en fermant la porte alors qu'ils mettaient le pied
sur le seuil.
Murray, militaire de valeur, compagnon d'armes de
Wolfe, semble avoir joué au Canada un rôle dont la fin
INTRODUCTION 7
contredit le commencement. Sa conduite tout d'abord
concorde parfaitement avec les vues des ministres
anglais et il, gouverne d'une main rigide. Avec le temps
sa sévérité s'atténue et il s'efforce de tempérer par mille
ménagements le draconisme des instructions de ses
supérieurs. Son entourage et les quelques cents Anglais,
accourus ici avec la faim et les serres d'oiseaux de proie,
ne tardent pas à le taxer de modération: crime aux
yeux de gens qui s'inspiraient du rœ victis!
Papineau et M. de Gaspé assez rapprochés de Murray,
pour avoir pu recueillir les plaintes des Canadiens ou
plutôt de quelques Canadiens, l'accusent de cruauté '.
Il est difficile de concilier cette accusation avec sa con-
duite à notre égard, puisqu'il fut dénoncé à Londres à
i L. J. Papineau, au cours d'une conférence faite â Montréal, en
1867, rapporte le fait suivant, qui se serait passé après la capitulation de
Québec en 1759:
"A douze lieues de Québec, un malheureux propriétaire d'un moulin a
vent n'a pas été à l'armée. Il en était exempté par son état et par la né-
cessité de ne pas laisser mourir de faim les femmes, les enfants et les vieil-
lards du voisinage. Il fallait y laisser quelqu'un qui pût mouturer le peu
de grain qui pourrait échapper au feu, au pillage, à la dévastation générale.
Il avait quelques minots de blé de plus qu'il ne lui en fallait pour la con-
sommation de sa famille: "Le roi de France, avait- il dit, n'abandonnera
"pas le Canada. Nos gens reviendront au printemps, je leur donnerai mon
"blé plutôt que de le vendre aujourd'hui."
Rapport de ce grave propos est fait au général Murray. Sa fureur est
partagée (par son entourage et ne connaît plus de bornes. Il faut un ex-
emple. Il faut frapper le pays de terreur! hurle d'un commun accord la
bande forcenée.
De suite l'ordre: "Un sergent, un caporal et un parti de huit hommes
se rendront à Saint-Thomas, demanderont au meunier s'il ne se nomme pas
Nadeau, et sur sa réponse affirmative, le pendront à la vergue de son mou-
lin, y resteront deux heures, et après s'être assurés qu'il est bien mort, re-
viendront à Québec."
8 INTRODUCTION
raison de son esprit de justice, et obligé de se défendre
du reproche de nous avoir témoigné trop d'humanité.
C'est à ce moment qu'il fit la célèbre peinture si fidèle
de l'administration coloniale et des abus criants dont
les Canadiens étaient victimes. Les causes particu-
lières de plaintes se perdent dans cet acte de courage
et ne peuvent monter jusqu'à la hauteur de sa justice,
même tardive.
I^e nom du successeur de Murray, Carleton, est resté
gravé dans la mémoire des Canadiens, entouré d'une
auréole de respect et de reconnaissance. Ses heureuses
dispositions à notre égard se manifestèrent dès les
premiers jours de son arrivée. Les lois françaises repa-
rurent dans une certaine mesure et pour les faire con-
naître aux Anglais, il donna instruction à Cugnet de
publier un résumé de la Coutume de Paris. L'affection
des nôtres qu'il s'était attirée lui rapporte au centuple;
il les voit à ses côtés lorsque ses alliés naturels se
montrent si distants et si froids aux jours de l'invasion
américaine. Sa grandeur d'âme illumine d'un premier
rayon d'espérance le ciel alors si sombre des Canadiens.
Nul plus que Carleton n'a contribué à nous obtenir le
commencement de justice si lente à venir de l'« Acte de
Québec » de 1774 et de la Constitution de 1791.
Avec Haldimand, ce militaire suisse qui nous a laissé
un journal écrit dans notre langue, reparaissent les
mesures coercitives et les persécutions mesquines, qui
ne cessent qu'au retour au pays de Carleton, devenu lord
Dorchester. Ne mentionnons que pour mémoire les
INTRODUCTION
administrations du général Preseott et de Milnes qui
n'ont laissé que peu de traces de leur passage au Canada.
Fait digne de remarque, les ministres anglais ont tiré
de l'armée tous nos premiers gouverneurs. Ce choix de
militaires appelés à jouer un rôle d'administrateur civil
se liait-il dans l'esprit de ses auteurs avec l'idée de com-
pression des nouveaux sujets du roi? Les jugeait-on plus
aptes que d'autres à opérer la fusion avec toute la
cruauté qu'elle comportait?
Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, le complot des
ministres échoua honteusement. La politique ménage
souvent d'étranges surprises à ceux qui la dirigent.
Les plans les mieux combinés avortent parfois piteu-
sement; tels les projets d'anglicisation du Bas-Canada
et de l'Union de 1840. Il est évident que la marche des
événements dépend d'une logique ou d'une volonté supé-
rieure à la raison humaine de vue si courte. La révolte
des colonies anglaises se jeta d'abord en travers des
plans des ministres; ce n'était pas lorsque l'on devait
compter sur le concours des Canadiens pour défendre le
pays qu'il 'convenait de violenter leurs sentiments, mais
le grand obstacle à la fusion se dressa chez les Canadiens
eux-mêmes; cantonnés dans leurs paroisses en groupes
unis, ils pouvaient, dans cet horizon rétréci, braver les
vainqueurs et se rire de leurs entreprises. C'est en vain
que l'autorité brandissait contre leur inertie une épée
qui ne pouvait atteindre encore moins entamer ce bloc
immuable.
Convenons que si les plaintes des Canadiens étaient
fondées, le régime anglais leur donnait des avantages
10 INTRODUCTION
dont ils savaient mesurer l'importance en se reportant
à la sévérité du gouvernement colonial français. Grâce
au droit criminel anglais introduit dans la province, à la
restauration de la Coutume de Paris, à l'absence d'impôts
directe, de tailles, de corvées — ces plaies du temps de
Louis XV — ils en étaient arrivés, vers la fin du dix-hui-
tième siècle, à compter parmi les nations heureuses
entre toutes. Telle se montrait la situation à la cam-
pagne. C'est sur la population des villes que pesaient
toutes les injustices, les humiliations dont se plaisaient
à l'accabler la bureaucratie, l'armée, le haut commerce
tout anglais, en constant contact avec elle. '
Il se présente ici un curieux phénomène psychologique.
Comment les Canadiens, menacés dans leur existence
nationale, conservèrent-ils malgré les attaques de leurs
ennemis une fidélité inébranlable à la couronne britan-
nique? Ce fut une tendance spéciale d'esprit tout
i " Quels ménagements n'a-t-il (le gouvernement anglais) pas pour les
propriétés des sujets? quelle industrieuse habileté a leur faire supporter
d'une manière insensible les frais du gouvernement civil! Entendez- vous
parler, depuis près de quarante ans de conquête, de oes tailles, de ces im-
pôts, de ces capitations multipliées, sous lesquelles gémissent tant de nations;
de ces réquisitions arbitraires de sommes immenses, qu'un vainqueur injuste
impose fièrement à de malheureux conquis? Avez-vous été réduits^ par un
défaut de prévoyance de la part de l'Administration, a oes famines qui
affligèrent autrefois la colonie, et dont on ne se rappelle encore les détails
qu'avec horreur et frémissement ? N'a vez-vous pas vu, au contraire, dans les
années de disette, le Gouvernement arrêter sagement l'exportation du
grain, jusqu'à ce que votre subsistance fut assurée? Vous a-t-on, depuis la
conquête, assujettis au service militaire, obligés de laisser dans l'indigence
vos femmes et vos enfants pour aller au loin attaquer ou repousser lenraemi
de l'Etat? " — Ces paroles sont extraites d'un discours prononcé par Monsei-
gneur Plessis à l'occasion de la victoire de Nelson à Aboukir, lo 2 août,
1798. M. Plessis était alors (10 janvier 1799) curé de Québec, coadjuteur-
élu du diocèse.
INTRODUCTION 11
à ffiit atavique qui servit de bouclier à leur loyauté.
L'homme ne s'avance pas dans la, vie isolé de ses ascen-
dances; les idées ancestrales l'escortent jusqu'à la
tombe, et s'il isuit une certaine pente dans sa conduite,
c'est souvent parce que ses aïeux obéirent à la même
inclination. C'est un fait d'observation courante
que les fils de famille, issus de générations succes-
sives de guerriers, se trouvent inaptes à autre chose
qu'au service militaire. En bien des points, nous
sentons en nous la survivance de nos devanciers, et
leurs voix, sous des formes spéciales, nous arrivent pour
ainsi dire des profondeurs du passé!
Durant l'existence de la monarchie française l'obéis-
sance et le respect pour l'autorité, sous toutes ses
formes, constituaient la ibase sur laquelle s'appuyaient
et la famille et l'Etat. Au contact persistant de ce
sentiment, il s'était formé dans le caractère français un
de ces plis que des centaines d'années n'ont pu effacer.
Notons par exemple que les Français de nos jours se
soumettent, sous un régime de liberté, à autant d'abso-
lutisme, à autant de dédain des droits des minorités, que
sous Louis XIV. En France, l'idée du roi, de dévouement
à sa personne se confondait avec l'idée de patrie. Cette
conception singulière de deux choses si différentes
avait traversé les mers et élu domicile au Canada, où la
noblesse n'eut pas de peine à transférer à George III
l'attachement qu'elle avait eu pour le roi de France; le
principe de fidélité s'identifiait pour les seigneurs avec
la personne du souverain. « Pour les jeunes gens des
collèges, dit Papineau, le roi était tout. »
12 INTRODUCTION
Du clergé et de la noblesse, la classe dirigeante, ces
sentiments se répandaient an sein du peuple qui, en
quelques endroits, se montrait — influence du passé —
récalcitrant à la prédication loyaliste, mais non pas au
point d'affecter l'ambiance générale des idées. Il n'est
guère possible d'expliquer une foule d'actes de l'as-
semblée, née de la constitution de 1791, que par l'exis-
tence chez ses membres d'un profond sentiment de
l'obéissance due au roi. Dans leur participation au
gouvernement du pays à laquelle leur donnait droit
le nouvel^ état de choses, n'était-il pas anormal de voir
les députés canadiens voter d'année en année des lois
dirigées contre leurs propres sentiments et leurs in-
térêts?x
Leur loyalisme n'osait pas repousser les projets de
lois dont l'objet était soit de fermer le pays aux étran-
gers, soit de poursuivre des conspirations imaginaires,
parce que le roi le voulait. Nos anciens députés s'en
tenaient encore à la maxime française : « Si veut le roi, si
veut la loi ». C'est encore sous l'empire de ce devoir
d'obéissance interprété pair eux d'une façon abusive
qu'ils consentaient à inscrire en 1802, dans nos statuts,
la loi qui créait l'Institution royale destinée à donner
i " 11 est bon de remarquer que jusqu'en 1810, l'Assemblée du Bas-
Canada avait été plutôt un être passif entre les mains de l'Exécutif qu'au-
trement, et elle n'avait nullement pris cette attitude que la Constitution
lui donne; de là, ces concessions exorbitantes de l'Asseiriblée, telles que des
subsides perpétuels, des Actes pour l'exclusion de certains étrangers die la
Colonie et des Actes pour autoriser l'Exécutif à emprisonner le monde a
volonté. C'était de fait un gouvernement arbitraire ou en d'autres teunes
de force." — Appel au parlement impérial et aux habitants des colonies in^
glaises, par F. Blanchet, M.P.P.
INTRODUCTION 13
corps, au moyen de l'instruction publique, à ce rêve d'an-
glicisation qui ne cessait de hanter, avec ses séduisantes
perspectives d'un pays unifié, l'imagination des mi-
nistres anglais. Heureusement que l'instinct de la
conservation, éveillé, vint faire échec à cette conspi-
ration légalisée. Avec le temps et une compréhension
plus intelligente de la situation, et sous la provocation
constante des gens en place et du Conseil exécutif, il se
fit une certaine révolution dans l'esprit des Canadiens,
et ces derniers dès lors virent la distinction qu'il y a
à faire entre le roi et ses représentants. Ils prirent
conscience de leurs droits et voulurent les exercer.
Vers 1812, leur détermination de se gouverner dans
les limites de la constitution s'affirme de plus en plus,
et ils cherchent une direction politique. A ce moment
Louis-Joseph Papineau paraît pour la leur donner et
concilier les penchants héréditaires avec les idées
nouvelles; c'est l'homme de la situation; un homme tel
qu'il s'en présente dans les heures critiques de la vie des
peuples.
CHAPITRE PREMIER
LES PAPINEAU
Il semblera peut-être curieux de voir réunies sous la
même couverture la biographie de Papineau et celle de
Cartier, deux hommes aux carrières si différentes et aux
tempéraments si contradictoires, deux hommes unis un
instant dans un effort commun, puis irrémédiablement
divisés. l
Papineau, c'est le tribun qui de 1827 à 1837 incarne
dans sa personne les revendications de tout un peuple
docile à sa voix; c'est l'orateur à grand orchestre qui
fascine, éblouit la foule avec ses périodes sonores, par
son geste large, sa taille de dominateur; c'est lui le
véritable souverain du peuple, car la voix de lord
Dalhousie et de lord Aylmer ne dépasse point les limites
de Québec et de Montréal, tandis que celle de Papineau
pénètre jusqu'aux derniers hameaux de la province: c'est
l'astre autour duquel gravite vingt années durant tout
ce que la nationalité canadienne compte d'individualités
marquantes, et qui s'éteint ensuite au milieu d'une tem-
pête révolutionnaire.
Cartier, en vivant contraste, c'est 'l'action faite homme.
Acharné au travail, il est privé de ces qualités sédui-
santes qui captivent la foule comme l'aimant attire le
1 Les biographies de Papineau et de Cartier ont paru sous la même
couverture dans l'édition anglaise. Lorsque l'auteur a décidé de les publier
séparément, il était trop tard pour changer le commencement de ce chapitre.
16 LES PAPINEAU
fer. Il dédaigne presque l'éloquence et ne se sert de la
parole que comme d'un instrument nécessaire à ses
desseins et jamais pour éblouir.
Le premier est un personnage spéculatif, prisonnier
de ses théories; l'autre ne croit que ce qui est tangible
et pratique. L'homme d'action, une fois chargé des
responsabilités du pouvoir, s'assagît promptement, car la
responsabilité, que l'exercice du gouvernement comporte
sans cesse, l'appelle à mesurer la portée et les consé-
quences de ses actes. Les théories, au contraire, qui
n'engagent à rien exaltent de plus en plus ceux qu'elles
possèdent. L'œuvre de Cartier fut immense; elle se
lit dans nos lois, s'est imprimée sur nos institutions
tandis que celle de Papineau, de prime abord, semble
nulle. Il se trouve devant l'histoire en la posture d'un
agitateur aux talents négatifs, ardent critique, juge
violent de ses adversaires, n'ayant lui-même donné
prise à la censure faute d'avoir mis sur pied quoique ce
soit de durable. N'est-il pas injuste de le placer ainsi
en face du néant? S'il n'a attaché son nom à aucune ré-
forme la responsabilité de cette inaction ne pèse-t-elle
pas sur les circonstances plus que sur lui-même? C'est
une façon cavalière d'exécuter une aussi grande indi-
vidualité que de lui nier le sens pratique, lorsqu'on a
toujours barré la route à son bon vouloir de faire œuvre
utile. Papineau ministre aurait été peut-être tout autre,
que Papineau tribun. L'occasion, qui lui a manqué
d'exercer le pouvoir, l'a probablement empêché de mettre
en évidence ce qu'il pouvait y avoir de positif dans son
LES PAPINEAU 17
intelligence. Mais s'il est vrai même que les commotions
politiques de 1837 ont hâté, chez nous, Père des libertés
civiles et politiques, peut-on légitimement refuser à
Papineau une large part des bienfaits de cette conquête?
Quoiqu'il en soit, il n'en brille pas moins an
sommet de notre pléiade d'illustrations canadiennes,
comme un personnage de légende, enveloppé d'une sorte
de mystère qui fait que le peuple l'admire sans le com-
prendre, hypnotisé par ce renom d'orateur et de patriote
qui plane au-dessus de sa mémoire depuis plus de cin-
quante ans. Pour les hommes instruits comme pour la
foule, il est resté le prototype de l'éloquence et le terme
de comparaison accepté, lorsque l'on veut mesurer le
talent de l,a parole d'un contemporain. «C'est un Pa-
pineau » constitue encore le dernier mot d'éloge que l'on
puisse adresser en ce pays à un maître de la parole.
Comme presque tous les Canadiens arrivés à la dis-
tinction, Papineau sortait des rangs du peuple. Il fut
avec son père l'artisan de sa noblesse. Ainsi que le dit
Dumas : « lorsqu'on est fils de ses œuvres, on est encore
d'assez bonne famille. » C'est toujours du sein de la
foule qu'émergent ceux qui sont appelés à la dominer:
"Arbre ou peuple, toujours la force vient d'en bas."
Son père, Joseph Papineau, avait rompu avec la tra-
dition de la famille, où l'on s'était jusqu'à lui adonné aux
métiers manuels, et était devenu notaire de profession.
Ce fut un des premiers personnages de son temps et
lorsque l'Angleterre nous donna la constitution de
18 LES PAPINEAU
1791, ses concitoyens de Montréal lui confièrent la
mission de les représenter à l'Assemblée législative,
où nous le trouvons dès la première session du Par-
lement, en 1792, bataillant avec énergie pour con-
server le droit de cité à la langue française, dont la
minorité anglaise voulait interdire l'usage en chambre.
Bédard et Joseph Papineau figurent au premier rang
•des députés de l'époque et l'historien Garneau nous a
tracé de ce dernier un portrait avec lequel nous retrou-
verons quelque ressemblance chez son fils:
« Les deux hommes, dit-il, qui vont fixer les premiers
l'attention sur le théâtre parlementaire, seront M. Pierre
Bédard et M. Joseph Papineau, que la tradition nous
représente comme des patriotes doués de véritables
talents oratoires. Ils furent dans la législature les
plus fermes défenseurs de nos droits, et les partisans
les plus désintéressés et les plus fidèles de l'Angleterre,
au service de laquelle le dernier s'était distingué par son
zèle durant la révolution américaine. Sortis tous les
deux des rangs du peuple, ils avaient reçu une édu-
cation classique au collège de Québec. M. Papineau
fut bientôt le principal orateur des deux chambres. Une
stature haute et imposante, une voix bien sonore, une
éloquence véhémente et argumentative, lui donnaient
une grande influence dans les assemblées publiques. Il
consenva jusqu'à la fin de sa vie un patriotisme pur et
la confiance de ses concitoyens, qui aimaient à entourer
de leur respect ce vieillard dont la tête, droite et couverte
d'une longue chevelure blanche, gardait encore le carac-
tère de l'énergie et de la force. »
En 1804, M. Papineau devint acquéreur de la sei-
LES PAPINEAU 19
gneurie de la Petite-Nation, au nord de l'Ottawa; il y
jeta les bases d'une colonie et s'établit lui-même sur
l'île à Koussin, vis-à-vis de ce qui est aujourd'hui le
village de Montebello. C'était un coin perdu de la florêt
que l'on ne pouvait atteindre de Montréal que péni-
blement, en se servant des moyens de transport des
voyageurs du Nord-Ouest. Louis-Joseph Papineau, hé-
ritier de la seigneurie, construisit sur la terre ferme, en
1854,1e superbe manoir de Montebello aujourd'hui habité
par ses petits-fils.
Louis-Joseph, né en 1786, suivit le cours d'études du
collège de Québec, devint avocat et député à la cham-
bre d'assemblée, en 1812, où il fit ses débuts sous les
yeux de son père, alors entouré d'un grand prestige et
jouissant de l'estime de tous. Oe citoyen avait préparé
à son fils un héritage difficile à recueillir; celui-ci ne
faillit pas à la tâche et jeta même un nouveau lustre
sur le nom qu'il lui avait laissé. Joseph Papineau
vécut jusqu'en 1841, confondant sa gloire avec celle
de son successeur. Il lui fut donné d'entendre les
applaudissements que soulevait au parlement et sur
la place publique la parole du puissant tribun, qu'il vit
aussi, hélas! dans les infortunes de l'exil.
CHAPITRE DEUXIEME
QUELQUES PAGES D'HISTOIRE
Pour que nos lecteurs anglais ' puissent bien com-
prendre Papineau, il est nécessaire de faire passer,
sous leurs yeux, en traits rapides, quelques pages de
l'histoire du Bas-Canada antérieure à l'entrée en scène
du fameux tribun. Les premières années qui suivirent
la fin de la domination française furent, pour les
nouveaux sujets du roi d'Angleterre, une de ces crises
terribles qui ressemblent à l'agonie d'une nation.
Epuisés par une longue série de guerres, ruinés par l'ad-
ministration de Bigot, les corvées et les exactions de
toutes sortes, la perte de leurs moissons, les Canadiens
se trouvent en face de maîtres mal disposés à leur égard.
De la capitulation de Montréal (1760) à «l'Acte de
Québec » (1774), mesure législative qui rît enfin luire
pour eux des premiers rayons de justice, ils sont gou-
vernés en peuple conquis, au mépris des traités et des
capitulations.
La proclamation du roi de 17G4 les prive de leurs lois,
et le serment d'abjuration (test oath) qu'on veut leur
imposer fait de nos malheureux ancêtres des proscrits
i Comme nous l'avons dit plus haut, notre travail a d'abord été publié
à Toronto.
22 QUELQUES PAGES D'HISTOIRE
dans leur propre patrie, sur les terres arrachées au prix
de leur sang à la barbarie. Murray, qui gouverne
d'abord avec une main de fer, laisse avec le temps
fléchir sa rigueur et finit par reconnaître, surtout en
entendant gronder la rébellion au sein des colonies
voisines, les grandes qualités des Canadiens, et réclame
pour eux la protection et la justice du roi, à rencontre
de ses concitoyens accourus au Canada pour les
exploiter.
L'intérêt de l'Angleterre aidant, il lui paraît que si
celle-ci désire conserver sa nouvelle colonie, elle n'y
réussira qu'en traitant les Canadiens avec loyauté et,
joignant lui-même l'exemple au précepte, il permet l'ap-
plication des lois françaises en matière de propriété.
A l'origine du régime anglais on avait donc posé en
principe que les Canadiens n'avaient aucun droit ni à
l'usage de leur langue, ni à celui de leurs lois. Tel fut
le point de départ, et lorsque nous comparons cette situa-
tion fâcheuse à celle dont nous jouissons aujourd'hui,
nous inclinons à croire qu'il eou'lait dans les veines d
Canadiens à qui nous devons la conquête de nos liberl
du sang de ces Normands qui, dans la plaine de Runny-
mead, arrachèrent la Grande Charte au roi Jean-sans-
Terre.
De temps à autre, il s'élève au Canada des discussions
sur l'origine de nos droits. D'un côté, l'on prétend qu'ils
découlent des capitulations de (Québec et.de Montréal,
de l'autre qu'ils nous sont venus à titre gracieux de la
couronne britannique. Il importe d'étudier froidement
cette question, en dehors de tout parti pris, à la seule
I
t
QUELQUES F-AGES D'HISTOIRE 23
lumière de la vérité historique. Et nos lecteurs
arriveront comme nous, espérons-le, à la conclusion
que nos droits dérivent: 1° du traité de Paris ratifiant
les capitulations de Québec et île .Montréal; 2° du droit
des gens et 3° de notre qualité de sujets britanniques.
Examinons d'abord les opinions des conseillers du roi
George III et aussi leurs rapports, qui ont fini par pren-
dre corps dans le statut de Québec de 1774, l,equel donne
droit de cité aux lois civiles françaises au Canada et
ratifie l'article du traité de Paris (17G3) relatif au libre
exercice de la religion catholique. Ce statut, c'est bien
notre Grande Charte à nous, Canadiens. On verra avec
quelle largeur de vue, avec quelle générosité, ces
hommes d'élite du siècle dernier ont ^envisiagé notre
position; et il convient à nous, qui profitons de leur poli-
tique, de rendre hommage à l'esprit élevé qui les mit à
l'abri des étroits préjugés de race et de religion.
Il importe d'autant plus de nous acquitter de ce devoir,
que nous sommes loin de trouver partout, après
un siècle qui s'intitulait prétentieusement siècle de
lumières, l'impartialité et le sentiment de l'équité qui
avaient cours en Europe, surtout en Angleterre, il y a
plus de cent ans. Que disons-nous! Si nous remontons
le cours des âges, nous trouvons chez les Romains des
notions plus justes, plus conformes au droit des
tgens que celles qui constituent le bagage politique d'une
foule de nos contemporains. N'est-il pas navrant de
constater avec quelle lenteur progresse l'esprit humain?
Comme nous venons de l'indiquer nos droits découlent
de trois sources différentes. Le droit des gens nous
/
24 QUELQUES TAGES D'HISTOIRE
a valu nos lois civiles et nos coutumes. Les capitu-
lations de Québec et de Montréal nous garantissent
le libre exercice de notre religion, et enfin nous tenons
de notre qualité de sujets anglais nos droits politiques.
Il y a des gens qui s'imaginent, avec une générosité
conforme à leur passion, que conquérir un pays par les
armes donne des droits absolus sur le vaincu. C'est là
une notion bien démodée qui aurait fait sourire de pitié
les contemporains de Salluste et de Cicéron. « Nos
pères, disait ce dernier, n'enlevaient à l'ennemi que le
pouvoir de nuire. » Ncque victis quidquam, prœter injuriœ
liceniiam, eripiebant. Grotius pose en principe que la
conquête, ne confère sur le pays conquis que le droit de
souveraineté. Avec le changement du pouvoir suprême
se produit un changement d'allégeance pour le peuple,
qui reste en possession de ses lois, de ses biens et de ses
coutumes.
Les ministres de George III étaient fort versés en
droit international, car il,s citent souvent Grotius au
cours de leurs débats sur la question des réclamations
des Canadiens. Les conseillers du roi qui, à la suite de la
conquête, s'occupent les premiers du sort des Canadiens
dans le but de l'améliorer sont MM.de G;rey,procureur gé-
néral, et Yorke, solliciteur général. Leur rapport (1766)
sur notre situation ne nous est pas parvenu, mais quel-
ques années plus tard, les successeurs de ces hommes
éminents dans le cabinet de lord North, MM. Thurlow
et Wedderburne, le citent à l'appui de leur opinion, al-
lant à dire qu'on devait rendre aux Canadiens les lois
civiles françaises. Cette manière de voir prévalut au
conseil des ministres de George III et, comme couse-
QUELQUES PAGES D'HISTOIRE 25
quence, le statut de Québec fut présenté au parlement.
C'est la chambre des lords qui l'étudié en premier
lieu et il arrive à la Chambre des communes pour
subir sa seconde épreuve, le 2G mai 1774. Après une
discussion à laquelle prennent part lord North, MM.
Thurlow, Townshend1, Charles Fox, Dunning, Glynn
et Wedderburne, il est accepté à la majorité de 105
voix contre 26. Le procureur général avait fait les
fraie de la discussion du côté du gouvernement. Nous
donnons la partie la plus saillante de son discours.
« Il a été expressément stipulé dans les capitulations,
que les Canadiens, et surtout les ordres religieux,
auraient l'entière jouissance de leurs propriétés, et le
libre exercice de la religion catholique. » Puis, abordant
l'objection qu'on lui a faite que la proclamation du roi,
de 17G4, établissant, après le traité de Paris, le gou-
vernement civil au Canada, avait introduit le droit
commun anglais, il s'élève contre cette prétention,
tourne cette proclamation en ridicule, la déclare
absurde, mal rédigée, incohérente, pleine d'ambiguités
qu'il importe de faire cesser.
« Une proclamation conçue d'une façon si générale,
dit-il, et s'appliquant à des pays très éloignés, sans
homogénéité relativement à leur situation, à leur his-
toire et à leurs lois, ne peut pas être regardée comme
un document d'Etat bien conçu, mais seulement comme
un acte nécessaire immédiatement après la conquête.
Mais quelque convenable qu'il fût, cependant, pour les
parties du pays qui n'étaient pas peuplées avant la
26 QUELQUES PAGES D'HISTOIRE
conquête, si nous devons le juger d'après une interpré-
tation si fausse, si nous devons le juger comme im-
plantant une constitution anglaise et des lois anglaises
dans un pays déjà colonisé et gouverné par d'autres lois
que les nôtres, je le regarde comme un des actes de ht
plus brutale, de la plus absurde et de la plus cruelle tyremnie
Qu'une nation conquérante ait jamais commis à l'égard d'un
peuple conquis. »
Ainsi les ministres furent d'avis que les Canadiens
avaient droit à leurs lois civiles, parce que l'article du
traité de Paris, qui leur garantissait la possession de
leurs biens, entraînait, comme conséquence naturelle,
l'application des lois régissant la propriété,et aussi parce
qu'il est de l'essence du droit des gens, que ],e peuple
conquis ne peut être obligé qu'à changer son allégeance.
Près des quatre cinquièmes des députés de ce temps
partagèrent cette libérale manière de voir. Et dire que
de nos jours, il se rencontre ici des gens qui ne sont pas
arrivés à ce degré de libéralité! Pour rendre la démons-
tration ci-dessus plus complète, citons un extrait, sur la
même question, d'un rapport du procureur général Wed-
derburne, en date du G décembre 1772.
«Le Canada est un pays conquis, dit-il, dans un
rapport au roi; les capitulations lui ont garanti la jouis-
sance temporaire de certaines lois et le traité de Paris
ne contenait aucune réserve en faveur des habitants,
sauf une, très vague, relative à l'exercice de leur reli-
gion. Est-on, pour cela, fondé à dire: «le vainqueur
« peut,en vertu du droit de conquête,imposer les lois qu'il
«Jui plaît? » Quelques avocats ont soutenu cette opinion,
QUELQUES PAGES D'HISTOIRE 27
mais ils n'ont pas fait la distinction entre la force et le
droit. Il est certainement au pouvoir du vainqueur de
disposer à discrétion de ceux qu'il a vaincus, et, lorsque
la captivité était la conséquence de la victoire, cette
proposition aurait pu être vraie, mais dans des temps
plus civilisés, depuis que le but de la guerre est la souve-
raineté, depuis que la victoire a pour objet d'acquérir
des sujets et non des esclaves, la conquête ne donne nul
autre droit que celui d'organiser le gouvernement civil
et politique du pays, laissant aux individus la jouissance
de leurs propriétés et de tous les privilèges qui ne sont
pas contraires à la conservation du pays conquis. »
Il nous est souvent arrivé d'entendre des personnes
exprimer leur regret et leur surprise qu'il ne fût pas
question, ni dans les capitulations ni dans le traité de
Paris, de l'usage de la langue française. C'était, aux
yeux de Vaudreuil et de Lévis, précaution inutile. La
langue fait partie de la personnalité humaine, c'est une
part de l'âme, inexpugnable dans le for intérieur, à l'abri,
dans le sein de la famille, des atteintes du pouvoir.
Est-ce à dire que notre thèse, si elle est fondée, libère
les Canadiens de toute reconnaissance à l'égard de
l'Angleterre? Telle n'est pas notre pensée. Elle n'a
fait, il est vrai, que son devoir, mais ne devons-nous pas
lui en savoir un gré infini quand il se trouve tant de gens
qui ne le comprennent ni ne le font? Il suffit qu'elle ait
eu la force de nous opprimer et qu'elle s'y soit refusée
pour que ses hommes d'Etat méritent notre reconnais-
sance. Au regard des ministres anglais et des députés
28 QUELQUES PAGES D'HISTOIRE
attachés à leur cause, il se trouvait alors nombre d'indi-
vidus au Canada auxquels il n'aurait nullement répugné
de faire de notre pays une autre Irlande, et des Cana-
diens des gens taillables et corvéables à merci.
Les études des jurisconsultes du gouvernement de
George III et de ses ministres, portant sur l'interpré-
tation du traité de Paris et des règles du droit des gens
applicables à notre situation, sont venues avec les débats
du parlement se condenser dans le statut de Québec de
1774. Ne sommes-nous pas fondé à regarder cette loi,
résultante des réclamations de nos pères et des délibé-
rations des hommes les plus autorisés à parler en Angle-
terre, comme la Grande Charte de nos libertés, aussi pré-
cieuse pour nous, aussi inviolable que l'est la Charte de
Jean-sans-Terre pour les Anglais? Ne consacre-t-elle pas
les droits essentiels à notre existence nationale? Les
libertés acquises depuis en dérivent : elles en sont
comme le développement amené par une évolution natu-
relle, ralentie parfois par des obstacles, mais jamais
arrêtée. Lorsque le général Amherst répondait à cer-
taines réclamations du marquis de Vaudreuil en faveur
des Canadiens: « Ils seront sujets anglais, » n'avait-il
pas Pair de proférer une menace? D'aucuns ont voulu
y voir des paroles qui n'auguraient rien de bon pour les
nouveaux sujets du roi. Du sens caché de ces paroles,
les Canadiens ont tiré des effets insoupçonnés. C'est
appuyés sur cette qualité même de sujets anglais qu'ils
ont réclamé et obtenu les privilèges du « self-govern-
ment. »
Le statut de Québec recevait la sanction royale en
QUELQUES PAGES D'HISTOIRE 29
1774, et moins d'une année après, les Canadiens, qui
formaient les dix-neuf vingtièmes de la population,
ralliés à la couronne, équitable à leur endroit, faisaient
échouer l'invasion américaine, sous les murs de Québec.
La politique du gouvernement anglais n'avait pas été
seulement généreuse, mais aussi, habile et clairvoyante.
Il se trouva qu'il avait fait un excellent placement dont
il recueillait le fruit, qui en valait bien la peine : la
conservation du Canada à la couronne britannique.
Les Franco-Canadiens ont toujours payé largement
la générosité de la mère-patrie à leur égard: témoin
encore leur conduite en 1812, alors que les Américains,
vainqueurs partout dans l'Ouest, voyaient leurs armes
malheureuses dans la province du Bas-Canada. Il y a
des souvenirs utiles à rappeler à certaines personnes
intéressées à n'avoir pas de mémoire.
CHAPITRE TROISIEME
RÉGIME PARLEMENTAIRE
La nouvelle constitution ' accueillie avec enthou-
siasme par les nouveaux sujets ne comportait, cepen-
dant, pour eux aucune participation aux affaires pu-
bliques. Qu'elle ait, en dépit de cette lacune, répondu
aux aspirations de nos ancêtres, cela n'a rien qui doive
nous étonner. On ne ressent pas la privation de droits
ou d'avantages dont on n'a jamais joui. Or, en 1774, la
séparation d'avec la France ne remontait qu'à quatorze
ans, et le souvenir du régime français, si dur, si absolu,
i C'est sous l'administration du gouverneur Haïklimand que 'le Conseil
législatif siégea ipour la première fois, en 1777 seulement. Ses séances se
tenaient à huis-clos, et les conseillers pouvaient se servir soit de l'anglais,
soit du français dans leurs délibérations.
Voici les noms des premiers conseillers législatifs:
Henry Hamilton, Président. Conrad Gugy.
Hugues Finlay. • Picotté de Bellestrt
Thomas Dunn. Jean Fraser.
Jacques Cuthbert. Henri Caldwell.
François Levesque. ' Jean Drummond.
Edouard Harrisoii. Guillaume Grant.
Jean Collins. Paul-Roch de Saint-Ours.
Adam Mabane. François Raby.
George Pownall. Joseph de Longueuil.
George Allsopp. Samuel Holland.
Lia Corne Saint-Luc. William Jenkins, greffier.
J.-G.G. de Léry. François-Jos. Cugnet, traducteur.
32 , RÉGIME PARLEMENTAIRE
donnait, par comparaison, à l'administration nouvelle
les couleurs d'un gouvernement bienfaisant. Les idées
de self-government ne faisaient pas partie des notions
des Canadiens d'alors, habitués par tradition monar-
chique à tout attendre du Roi, à rechercher sets ordres
comme un enfant ceux de son père. Aussi, lorsqu'il, fut
question, pour la première fois, de créer une chambre
d'assemblée composée de représentants du peuple, pour
la placer à côté du conseil législatif et du gouverneur,
accueillirent-ils fort mal, ce projet, qui s'offrait à leurs
yeux avec toutes les terreurs de l'inconnu. Nous avons
devant nous le texte de la protestation qu'ils firent par-
venir à Londres à ce sujet. Au milieu de ce document se
détache ce passage caractéristique :
« Ce à quoi nous tenons le plus c'est à notre religion,
aux lois régissant nos propriétés et à notre liberté per-
sonnelle, et le statut de Québec nous garantit tout cela.
Nous redoutons l'établissement d'une assemblée, à cause
des conséquences que pourrait avoir cette création.
Pouvons-nous, comme catholiques, espérer conserver
dans une assemblée les mêmes privilèges que les pro-
testants? et ne viendra-t-il pas un temps où l'influence
de ceux-ci l'emportera sur celle de nos descendants?
Advenant le changement projeté, aurions-nous, notre
postérité aurait-elle les avantages que nous donne la
la constitution actuelle? D'un autre côté, n'avons-nous
pas raison de craindre de voir prélever sur nos propriétés
ces taxes qu'on tire aujourd'hui du commerce, taxes
payées, il est vrai, indirectement par l'habitant du pays,
mais seulement en proportion de ce qu'il consomme?
RÉGIME PARLEMENTAIRE 33
N'avons-nous pas aussi à redouter de voir un jour l'as-
semblée des représentants semer des germes de dis-
sensions qui seront alimentées par les haines intestines
que les intérêts contraires des anciens sujets et des
nouveaux feront naître? »
( Vs objections à la création d'une chambre de députés
attestent, chez ceux qui les ont formulées, une clair-
voyance et une prescience qu'un historien anglais n'a
pu s'empêcher de remarquer. Les Canadiens de 1778, té-
moins du courant d'émigration que la révolution amé-
ricaine poussait vers l'Ouest, pressentaient que les
nouveau venus — les loyalistes — viendraient en conflit
avec eux au premier contact. On tint à Londres un
certain compte de cette protestation des Canadiens, et
au lieu de ne créer qu'une assemblée selon le projet
primitif, on résolut de diviser le pays en deux provinces,
ayant chacune sa législature.
La constitution de 1791, avec le gouverneur et ses
ministres, son conseil législatif nommé par la couronne
et sa chambre de représentants, ne devait être en réalité
dans ses effets que le prolongement du statut de Québec.
A tout prendre, elle promettait beaucoup plus qu'elle
n'a tenu. C'était un instrument de gouvernement sans
élasticité. Sous son empire le pays se trouve encore en
présence du pouvoir personnel du gouverneur comme au-
paravant. Si la chambre possède certains pouvoirs, ils
sont purement négatifs, le gouverneur, appuyé par le
conseil législatif rempli de ses créatures, pouvant
toujours lui faire échec. Privée des moyens de se rendre
utile au peuple, la chambre s'aperçut un jour qu'on lui
34 RÉGIME PARLEMENTAIRE
avait laissé — sans le vouloir — la faculté de se rendre
désagréable, de contrecarrer 'l'autorité; il plut alors
aux nôtres d'user et d'abuser de cette faculté.
Si la constitution de 1791 apparaît sous des couleurs
menaçantes aux Canadiens soumis au régime paternel
absolu du statut de Québec, leurs successeurs, avec cette
acuité de vision qui semble être une qualité spéciale des
Canadiens-Français en matière politique, eurent bientôt
•compris tout le parti qu'il leur serait possible de tirer
d'une chambre populaire ayant les attributions ordi-
naires d'une institution de cette sorte. Grande fut leur
déception quand l'arbitraire des gouverneurs leur fit
comprendre qu'ils vivaient encore sous une espèce de
régime du bon plaisir.
Les Canadiens eurent un moment l'espoir de mettre
la main sur un moyen d'influence efficace. Jusqu'en
1818, c'est le gouvernement anglais qui a subvenu aux
dépenses de la liste civile de Québec. Il leur parut que
s'il leur était permis de payer tout le personnel adminis-
tratif, il,s n'auraient qu'à refuser de voter des subsides
à la couronne pour tout arrêter et forcer le gouverneur
à respecter la volonté de la chambre. C'était une
illusion; cédant à leur réclamation, le gouvernement
anglais accorda à l'assemblée, en 1818, le privilège de
voter des subsides à la couronne, ce qui entraînait le
privilège connexe de les refuser. Le moyen ne réussit
pas, lorsqu'on voulut l'employer; le gouverneur para
le coup en puisant dans la caisse militaire les deniers
nécessaires au service public. Ce qui manque le plus à
la machine gouvernementale de l'époque, ce sont des
RÉGIME PARLEMENTAIRE 35
points de contact entre ses différents rouages. Logi-
quement les ministres auraient dû faire partie de la
Chambre pour expliquer aux représentants du peuple la
politique du gouverneur et au besoin la défendre, créer
des rapports plus fréquente entre l'autorité suprême et
le peuple, mais aucune loi ne les obligeait à se faire élire;
ils n'étaient pas responsables au peuple et ne relevaient
que du gouverneur.
Si encore le Conseil législatif avait pu s'interposer
comme médiateur entre l'Assemblée et le gouverneur,
mais loin de là, il se donnait le rôle d'exaspérer l'antago-
nisme, sous l'influence du gouverneur qui le remplissait
de ses créatures pour s'en faire un allié contre les
députés et un instrument d'obstruction.
Mieux valait, à tout prendre, le statut de Québec: s'il
n'appelait pas le peuple au gouvernement du pays, il le
disait sans ambages, tandis que le régime de 1791 n'était
que le règne du bon plaisir dissimulé sous les traits
du gouvernement populaire. Le défaut capital de
ce système consistait à donner au peuple un simulacre
de droit, à pousser la représentation nationale dans
une voie, pour lui donner un croc-en -jambe dès qu'elle
y était entrée. A ce vice fatal se superposait cet
abus du pouvoir personnel, qui concentrait autour du
gouverneur une tourbe de courtisans pleins de loyauté
par intérêt, et sur lesquels exclusivement tombait
la pluie rafraîchissante des honneurs et des emplois
bien rétribués. La même cause produisait partout
les mêmes effets. Dans le Haut-Canada, ce sont les
membres du " Family compact " qui accaparent tout
36 RÉGIME PARLEMENTAIRE
le patronage. Chez nous, il n'y a de faveurs que
pour les bureaucrates. ■Seulement, lorsqu'il s'agît
d'expliquer l'échec du système, on dit dans l'Ouest:
« C'est la faute de la constitution, » mais à Montréal et à
Québec, ce sont Papineau et ses amis que l'on tient res-
ponsables de tous les embarras. La Nouvelle-Ecosse,
soumise à un régime identique à celui des deux Canadas,
ne réussit pas à en tirer un meilleur parti. Faut-il rap-
peler qu'en 1840, lord Sydenham dut quitter Montréal
pour se rendre à Halifax, où le gouverneur et la Chambre
étaient à couteaux tirés? Lord Sydenham le faisait
remarquer: « As in Upper Canada, the population in
Nova Scotia had gradually outgrown the monopoly of
power in the hands of a few large families, »
Le remède à la situation tendue, dangereuse, que la
constitution de 1791 faisait naître, se trouvait sous la
main du gouvernement. Pourquoi n'obéissait-il pas à la
logique qui lui criait d'aller jusqu'aux conséquences de
ses principes? La création d'une chambre de représen-
tants réclamait la présence, dans ce corps, des conseillers
de la couronne ayant à rendre compte de leur conduite
au peuple. La responsabilité des ministres est un instru-
ment de gouvernement merveilleux. Il amène au
pouvoir le retour successif des hommes d'élite des
partis au lieu de condamner l'un d'eux à l'opposition
perpétuelle, comme cela se voyait ici avant 1837. Cette
alternance d'administrations agit comme une soupape
qui laisse échapper le trop-plein des ambitions produit
une détente nécessaire au milieu de la tension excessive
des luttes de la politique.
RÉGIME PARLEMENTAIRE 37
Faute de ce rouage au Canada, les factions hostiles au
gouvernement versèrent dans des agitations quasi-révo-
lutionnaires, et de sombres orages vinrent s'abattre sur
le pays. Ceux qui les avaient, pour ainsi dire, provoqués,
s'en tirèrent avec le moins de malheurs, et les coups de
foudre frappèrent les victimes d'un état de choses dont
la responsabilité ne leur incombait à aucun degré.
L'échafaud, la proscription firent leur œuvre après la
levée de boucliers de 1837-38, et d'un trait de plume, on
suspendit la constitution de 1791.
CHAPITRE QUATRIEME.
DÉBUTS DE PAPINEAU
Lorsque l'esprit de Papineau, jeune homme, s'éveille
pour la première fois aux conceptions politiques, le Bas-
Canada entre dans cette crise violente que nos historiens
désignent, avec une certaine exagération, sous le
nom de règne de la terreur. Sir James Craig gouverne
alors, et ce soldat conduit les affaires manu militari. Les
relations entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis
étant très tendues à cette époque, on vivait dans la pro-
vince sous la menace d'une guerre prochaine, dont le
Canada serait le théâtre. Cette situation préparait
certains individus à devenir alarmistes et le gouverneur
paraît avoir été un des premiers à subir l'impression des
événements. La peur rend visionnaire, et son imagi-
nation hantée de chimères ne lui faisait voir partout que
conspirations, noirs complots contre la sûreté de l'Etat.
Le régime de la terreur existait surtout pour lui-même.
Les ennemis des Canadiens abusèrent de son état d'âme
pour exciter sa défiance contre les plus fidèles sujets du
roi. C'est sous l'empire de cette défiance dégénérée en
hallucination qu'un jour il supprime le Canadien, qu'il
fait emprisonner six députés et qu'il dissout deux
parlements peur les raisons les plus futiles du monde.
40 DÉBUTS DE PAPINEAU
C'est aussi sous le règne de ce personnage naturel-
lement hargneux et qu'une maladie grave ne cessait
d'irriter de plus en plus, que l'on voit poindre la question
des subsides. Après la conquête, c'est le gouvernement
anglais qui fait face aux dépenses de l'administration
du Canada. En 1810, la Chambre prie le roi de lui per-
mettre de subvenir à ces frais, attendu que la prospérité
de la province lui permet de s'en charger. Il est assez
rare que des hommes ou des assemblées courent au
devant de pareils fardeaux. Aussi Craig trouve la
pétition des Canadiens anormale, contraire aux usages
et ne cache pas la mauvaise humeur qu'elle suscite chez
lui, car il saisit bien la raison d'être de leur demande.
Il lui est cependant impossible de l,a dissimuler et force
lui est de la transmettre au roi qui fait savoir à la
Chambre qu'il sera fait droit à sa pétition. r
Le droit au contrôle des subsides que réclamait
alors la Chambre, droit inhérent aux institutions bri-
tanniques? ne lui fut définitivement cédé qu'en 1818 et
encore non dans sa plénitude. C'est sur cette demi-me-
sure, sur cette demi-concession que va s'engager la lutte
qui ne finira qu'en 1837, et c'est l'obstination du bureau
colonial à laisser à l'Exécutif la disposition des deniers
publics, qui fera naître tous les mécontentements dont
les Canadiens subiront les fâcheuses conséquence», La
1 M. de Ctaspé raconte dans ses Mémoires que M. de Lanaudiôre, qui
avait été l'ami de Craig durant les dernières années de son séjour à Qiu-W,
lui avait confié que ce gouverneur avait reconnu qu'il s'était trompé
dans sa manière de traiter les Canadiens. Il en vouOait à son entourage
de l'avoir prévenu contre des personnes avec lesquelles il lui aurail été
facile de s'entendre.
\
DÉBUTS DE PAPIXEAU 41
Chambre d'assemblée ne voyait pas seulement, dans le
contrôle des subsides, la revendication d'un droit, mais
aussi un moyen de courber l'orgueil des fonctionnaires
publics et de réprimer leur insolence envers les députés.
Payés par l'Exécutif, ils abusaient de leur indépendance
vis-à-vis de la Chambre pour s'affranchir de tous égards
à son endroit.
Ce coup d'ceil,, jeté sur les événements de l'administra-
tion de Craig-, nous fait pénétrer dans les secrets de la
politique de cette époque, et nous donne la clef de la
situation politique de 1800 à 1837. Au sommet de
l'Etat se trouve un gouverneur, responsable de ses
actes à ses seuls supérieurs d'Angleterre, s'appuyant
sur un conseil exécutif à sa dévotion et un conseil légis-
latif composé aussi de ses créatures; à côté de ces pou-
voirs une chambre d'assemblée élue par le peuple. Dans
tout pays, la condition essentielle du fonctionnement
normal d'une organisation gouvernementale repose sur
la bonne entente entre toutes ses parties constituantes.
Or cette condition a presque toujours fait défaut dans
le Bas-Canada, où l'arbitraire du gouverneur, le mauvais
vouloir du Conseil législatif, son désir de contrecarrer
l'Assemblée, irritaient celle-ci jusqu'à l'exaspération pour
la pousser, à son tour, à des fautes que le calme de
l'esprit, résultat naturel d'une situation régulière, lui
aurait fait éviter.
Qu'un homme comme Papineau, intelligent, fier et
sentant sa force, tombe dans un pareil milieu où l'omni-
potence du pouvoir le force de livrer sans cesse un com-
42 DÉBUTS DE PAPINEAU
bat inégal, et l'on conçoit ce qui doit fatalement arriver.
Malgré tous les efforts possibles, l'irritation remplace le
sang-froid et s'accroît sans cesse avec la continuité des
abus jusqu'au jour où, perdant toute mesure, il refuse
d'accueillir, comme insuffisantes, les concessions qui lui
auraient d'abord .semblé acceptables.
Papineau parut en chambre en 1812, sous l'éclat du
renom de son père et entouré déjà lui-même du prestige
que ses succès précoces au collège lui avaient valu. M.
de Gaspé, son condisciple, nous rapporte, dans ses inté-
ressants souvenirs, que de mémoire de professeur et
d'écolier, nulle voix plus éloquente n'avait retenti dans
les salles d'études du collège de Québec. M. de Gaspé
ajoute qu'il entendit surtout Papineau à la Chambre et
que jamais la voix du tribun ne l'émut autant que l'avait
fait celle de l'étudiant. Papineau n'arriva pas par degrés
à la renommée. Son début au parlement fut un coup de
maître; il conquit grâce à ce premier triomphe la pre-
mière place et devint dès lors sans conteste, comme par
dévolution naturelle, le chef des Canadiens.
Avec l'arrivée de sir George Prévost, le calme se
rétablit momentanément dans la province que la guerre
de 1812 allait appeler aux armes; Papineau et ses amis
estiment que le temps n'est pas aux querelles intérieures
lorsque l'ennemi se montre à la frontière. A l'exemple
de son père qui, on 1775, avait rendu de grands services
à la cause anglaise en Amérique, Papineau s'enrôle dans
les rangs de la milice et fait la campagne en qualité de
capitaine. On rapporte qu'il fut un soldat accompli, aussi
DÉBUTS DE PAPINEAU 43
brave au feu qu'humain et généreux après la bataille à
l'égard de l'ennemi. Un jour qu'il escortait avec
ses soldats, un certain nombre de prisonniers amé-
ricains, il fit cesser le chant de Yankee doodle dont on
assourdissait ces malheureux pour les railler dans leur
misère. Les deux Papineau servant sous le drapeau
britannique, n'est-ce pas là une preuve que leur oppo-
sition ne s'attaquait pas, tout d'abord, au principe
d'allégeance, mais à l'arbitraire et à la tyrannie du gou-
verneur et de ses créatures ligués contre les Canadiens,
pour les écarter du pouvoir et restreindre leurs droits?
En 1815, Papineau, malgré sa jeunesse, est appelé à
remplacer M. Panet à la présidence de la Chambre d'as-
semblée. De cette date à 1820 — celle de l'avènement de
lord Dalhousie — nous ne le voyons pas jouer un rôle bien
actif au Parlement. 8e contentant de remplir ses fonc-
tions de speaker, il se livre entre temps à des études d'his-
toire, se pénètre de l'esprit du droit constitutionnel et
amasse cette somme de connaissances dans laquelle il
puisera plus tard sans l'épuiser, lorsque la direction de
son parti l'éloignera de ses livres. La lecture de ce qui
nous reste de ses discours, dans lesquels abondent mille
réminiscences, mille traits et allusions aux choses du
passé, témoigne de sa profonde culture intellectuelle.
Si en chambre il laisse le champ l^ibre à ses amis, il
doit se prodiguer au dehors, car dès. que la cause des
Canadiens le met en lutte avec lord Dalhousie, il devient
évident pour tous que son éloquence lui avait déjà cqjl-
quis la jpro_yin££_de Québec, du sommet de la société aux
44 DÉBUTS DE PAPINEAU
rangs les moins élevés du peuple. Des hommes de l'impor-
tance de MM. de St-Ours, Debartzch, Cuthbert, de môme
que tous sets amis et le clergé se montrent empressés
à prendre le mot d'ordre de Papineau et à accepter sa
direction.
Durant cette période, son esprit, en pleine maturité,
lui fait encore espérer le redressement des griefs dont
ses amis se plaignent. A ses yeux ce serait une affaire fa-
cile, si les autorités se donnaient la peine de tirer de la
constitution de 1791 le bien qu'elle est susceptible de
donner. Chose qui surprendra bien des gens, Papineau la
regardait alors comme un instrument de gouvernement
presque parfait. Son opinion vaut la peine d'être enre-
gistrée. C'est à Montréal, en 1820, qu'il la fit connaître.
On venait d'apprendre la nouvelle de la mort du roi
George III, nouvelle que Papineau transmit à ses
électeurs dans le discours que l'on va lire.
« Peu de jours se sont écoulés depuis que nous nous
sommes assemblés dans ce lieu pour le même motif qui
nous réunit aujourd'hui: le choix de représentants. La
nécessité de ce choix venant d'une grande calamité
nationale, la mort du Souverain bien-aimé qui a régné
sur les habitants de ce pays, depuis qu'ils sont devenus
sujets britanniques, il est impossible de ne pas exprimer
nos sentiments de gratitude pour les bienfaits que nous
avons reçus de lui, et des sentiments de regret pour sa
perte si profondément sentie ici et dans toutes les
parties de l'empire. Et comment pourrait-il en être
autrement, quand chaque année de son règne a été
marquée par de nouvelles faveurs accordées à ce pays?
DÉBUTS DE PAPINEAU 45
« Les énumérer, et détailler l'histoire de la province
depuis tant d'années, prendrait plus de temps que je ne
puis en demander de ceux à qui j'ai l'honneur de parler.
Qu'il suffise donc,à première vue, de comparer l'heureuse
situation où nous nous trouvons aujourd'hui, avec celle
où se trouvaient nos ancêtres lorsque George III devint
leur monarque légitime.
« Qu'il me suffise donc de rappeler que sous le gouver-
nement français (gouvernement arbitraire et oppressif
à l'intérieur et à l'extérieur), les intérêts de cette
colonie ont été plus fréquemment négligés et mal
administrés que ceux d'aucune autre partie des dépen-
dances françaises. Dans mon opinion, le Canada
semble ne pas avoir été considéré comme un pays
qui, par la fertilité du sol, la salubrité du climat et
le territoire étendu, pouvait être la paisible résidence
d'une population considérable et heureuse, mais
comme un poste militaire, en guerre continuelle,
souffrant fréquemment de la famine, sans commerce,
ou avec un commerce de monopole par des compagnies,
la propriété publique et privée souvent mise au pillage,
et la liberté personnelle chaque jour violée. Chaque
année, on voit nos gens arrachés de leur maison et de
leur famille pour aller répandre leur sang, et porter le
meurtre et la ruine des rives des grands lacs, du Missis-
sipi et de l'Ohio, à celles de la Nouvelle-Ecosse, de Terre-
Neuve et de la baie d'Hudson.
«Telle était la position de nos pères; voyez le chan-
gement: George III, souverain respecté pour ses qualités
4
46 DÉBUTS DE PAPINEAU
morales et son attention à ses devoir®, son amour pour
ses sujets, succède à Louis XV, prince justement mé-
prisé pour ses débauches et son peu d'attention aux
besoins du peuple, sa prodigalité insensée pour ses fa-
voris et ses maîtresses. Depuis cette époque, le règne
de la loi a succédé à celui de la violence, depuis ce jour,
les trésors,, la marine et les armées de la Grande-Bre-
tagne ont été employés pour nous procurer une pro-
tection efficace contre tout danger extérieur; depuis ce
jour ses meilleures lois sont devenues les nôtres, tandis
que notre religion, notre propriété et les lois par les-
quelles elles étaient régies nous ont été conservées;
bientôt après, les privilèges de sa libre constitution
nous ont été accordés, garants infaillibles de notre pros-
périté intérieure, si elle est oibservée. Maintenant la
tolérance religieuse, le procès par jury, la plus sage des
garanties qui ait jamais été établie pour la protection
de l'innocence, la protection contre l'emprisonnement
arbitraire, grâce au privilège de Vhabeas corpus, la sécu-
rité égale garantie par la loi à la personne, à l'honneur
et aux biens des citoyens, le droit de n'obéir qu'aux lois
faites par nous et adoptées par nos représentants, tous
ces avantages sont devenus pour nous un droit de nais-
sance, et seront, je l'espère, l'héritage durable de notre
postérité. Pour les conserver, sachons agir comme des
sujets anglais et des hommes indépendants. »
Comment expliquer cet éloge de nos institutions qui
jure tant avec les critiques amères que Papineau en fit
plus tard? Remarquons tout d'abord que la consti-
DÉBUTS DE PAPINEAU 47
tution de 1791, si elle eût été mise en œuvre par des
hommes décidés à en respecter l'esprit plus que la lettre,
aurait répondu aux aspirations légitimes du pays. Elle
ne comportait point, comme nous le disions plus haut,
la responsabilité ministérielle, mais même privée de ce
rouage si coïnmode, il lui restait encore assez d'élasticité
pour fournir un excellent instrument de gouvernement.
Ce qui constitue l'essence du régime parlementaire, c'est
le vote de l'impôt et le contrôle entier et en détail de la
dépense publique laissés aux représentants du peuple,
et c'est, en somme, ce que Papineau et ses amis reven-
diquaient à bon droit. Eut-il l'espoir, après l'adminis-
tration de Prévost, durant laquelle la gin 'ire contre l'é-
tranger avait fait cesser les querelles à l'intérieur, < t
après le règne de Sherbrooke et de Richmond comparati-
vement calme et ressemblant à une trêve où on aurait
cherché les moyens de s'entendre; eut-il l'espoir de voir
leur successeur, Jord Dalhousie, entrer dans la voie de la
conciliation? Jugée au point de vue de cette hypothèse,la
déclaration de Papineau détonne moins qu'on pourrait
le croire, avec ses déclarations subséquentes. Elle est,
en outre, tout à son honneur et à celui de ses amis, car
elle tend à faire voir qu'il ne fut, durant plusieurs années,
ni un intransigeant, ni un adversaire quand même du
gouvernement. Si l'exaspération se saisit, un jour, de
son esprit, ce fut après huit années d'hostilités dirigées
par lord Dalhousie contre les nôtres, avec le dessein
évident de nous écraser; ce fut surtout durant l'admi-
nistration de lord Aylmer encore plus agressif que son
48 DÉBUTS DE PAPINEAU
prédécesseur, encore plus déterminé que lui, à faire
échec à l'Assemblée, à multiplier les provocations avec
toutes les circonstances aggravantes que pouvait lui
suggérer la volonté d'être injuste et arbitraire.
La loi du talion, qui n'a pas sa raison d'être en poli-
tique, parut une arme légitime à ces hommes qui,
persécutés dans leurs aspirations et leur passion de con-
quérir toutes les libertés du sujet britannique, prirent
à ce moment le nom de « Patriotes ». Leur vue s'obnu-
bile, sous le souffle de l'intolérance; ils perdent le sens
exact de la situation, et persuadés qu'ils n'ont plus rien
de juste à attendre du pouvoir si longtemps sourd à
leurs plaintes, ils refusent un jour d'accepter de ses
mains une ample mesure de réparation. 1
1 Les patriotes donnaient le sobriquet de Chouayens aux Canadiens
qui refusaient de suivre Papineau. Ce qualificatif de Chouayens avait été
fabriqué du temps de Montcalm pour désigner certains soldats qui pas-
saient pour avoir manqué de bravoure à la prise d'Oswego que les Fran-
çais appelaient Chouaguen : de là Chouayens. Papineau désignait sous le nom
d'oligarchie le parti du gouverneur au-dessous duquel se trouvaient les bureau-
crates. Quant aux Conseillers législatifs, les patriotes ne voulaient voir en eux
que des vieillards malfaisants.
CHAPITRE CINQUIEME
PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES
Avec lord Dalhousie, nous entrons dans la crise aiguë
de la politique canadienne. Homme distingué, de goût
et de culture intellectuels plus qu'ordinaires, il fonde
la « Société littéraire et historique de Québec. » C'est
aussi lui qui fait élever, à la mémoire de Wolfe et
Montcalm, ce monument, symbole apparent d'une pensée
de conciliation, qui fut loin d'inspirer sa conduite à
l'égard de la majorité de la province l.
Il manquait d'envergure d'esprit, ce qui lui fit subir
l'influence de cette camarilla du château Saint-Louis qui,
sous le couvert des gouverneurs, a dominé et exploité,
notre province durant quarante années. Ryland, secré-
taire de Craig, fut le prototype de ces hommes néfastes,
fanatiques à froid, qui, sous prétexte de protéger les
intérêts de l'Angleterre, s'ingénièrent à annihiler les
droits des Canadiens. L'histoire ne saurait même recon-
naître de sincérité dans leur attitude: leur mépris pour
l Ce monument porte l'inscription remarquable qui suit, due â la plume
du Dr Fisher.
MORTEM, VIRTUS, COMMTTNEM,
FAMAM, HISTORIA,
MONUMENTUM, POSTERITAf»
DEDIT.
50 PREMIER PROJET D' UNION DES PROVINCES
les nôtres, si souvent victimes de leur outrecuidance,
n'était peut-être pas aussi profond qu'il le paraissait. Ce
que la coterie ambitionnait par-dessus tout, c'était la
conservation du pouvoir dont les avantages Répandaient
sur elle en cette pluie bienfaisante d'honneurs et de
profits dont elle sut tirer partie jusqu'aux derniers abus.
Dès la première session du parlement, convoqué par
le nouveau gouverneur (1820), le conflit entre le Conseil
et l'Assemblée éclata avec plus de fureur que jamais.
Papineau ayant fait voter le budget article par article,
pour assurer le contrôle complet des deniers publics par
les représentants du peuple, la Chambre haute le rejeta
en affirmant son droit de participer au vote des subsides
et sa résolution de repousser toute liste civile divisée
par chapitres. C'était une espèce de leçon faite à sa
voisine qui prit la chose très mal et répliqua que « le
Conseil ne pouvait lui dicter l,a manière de voter les
subsides, ce qui lui appartenait exclusivement ». Le
malheur voulut que lord Dalhousie se rangeât à l'avis
du Conseil, au lieu de proposer un compromis qui aurait
mis fin au dead lock, à une situation sans issue apparenté,
Dalhousie voyait sans doute ce conflit avec une cer-
taine satisfaction. Une dépêche de lord Bathurst,
secrétaire des colonies, tendrait à le faire croire. Les
instructions de ce ministre au nouveau gouverneur
prennent, à une lecture réfléchie, la couleur d'une
odieuse machination montée pour provoquer un boule-
versement dans les deux chambres, lequel, serait repré-
senté comme une preuve que tout gouvernement était
PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES 51
impossible dans la province. Pour sortir de l'impasse,
on imposerait l'union du Haut et du Bas-Canada comme
moyen suprême de rétablir l'ordre. On ne pouvait pas
être plus machiavélique.
La lutte entre le Conseil et l'Assemblée n'était pas la
seule cause d'irritation. Tous les abus que l'arbitraire
peut engendrer se multipliaient alors, de la façon la plus
irritante. On vivait sous le règne du favoritisme le
plus éhonté. Ici, c'était un ami du pouvoir, conseiller
législatif et juge à la fois; là, on voyait un traducteur
du parlement sur le siège des juges; un lieutenant-gou-
verneur avec de forts appointements, vivant hors du pays
sans remplir les fonctions de sa charge; ailleurs un juge
payé par l'Etat se faisant remettre des honoraires par
les plaideurs. Il y avait tels de ces abus si criants
que Dalhousie, malgré sa partialité, promit de les
faire disparaître. Pendant qu'il en demandait le
redressement, Papineau et ses amis apnrirent avec
stupeur et indignation qu'on se préparait à Londres
à nous porter le coup fatal que les dépêches de lord
Bathurst, dont il a été question plus haut, auraient pu
faire pressentir.
La Chambre des communes venait d'être saisie d'un
projet de loi à l'effet de réunir en une seule province le
Haut et le Bas-Canada. Proscription de l'usage de la
langue française à la législature; prépondérance énorme
accordée à la représentation de l'élément anglais, tels
étaient les autres dispositifs du projet de loi qui aurait
franchi toutes ses étapes au palais de Westminster, sans
l'intervention de MM. Mackintosh, Labouchère et Hume,
52 PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES
amis de notre cause, qui protestèrent avec indignation
contre la mesure soumise à la chambre à notre insu. Ils
firent honte à ses auteurs, en montrant que rien ne pou-
vait justifier un tel attentat à la liberté de sujets du roi
qui, à deux reprises, auraient-ils pu ajouter, avaient con-
servé le Canada à l'Angleterre. La majorité se rangea à
l'opinion de nos avocats pour demander au gouverne-
ment de surseoir à l'exécution de notre arrêt de mort,
jusqu'à la session suivante et de prévenir les intéressés.
Il fallait agir d'urgence pour conjurer le danger
imminent qui nous menaçait. Tout de suite, à Québec, à
Montréal et aux Trois-Rivières, il se forme, sur l'ordre
de Papineau, des comités chargés de faire signer une
pétition priant le parlement de ne pas donner suite au
projet d'union; en quelques semaines on recueille
soixante mille signatures. Entre temps, la province
se demande quel est l'homme le plus digne de les porter
au pied du trône? Une réponse unanime jaillit de tous
les cœurs: Papineau. Il résiste à la supplique générale
pendant quelque temps, mais son grand esprit public lui
fait sentir qu'il ne peut se dérober à ce devoir que lui
impose sa situation de chef du parti libéral.
A cette date (1822) Papineau est arrivé au point, cul-
minant de sa puissance; son autorité acceptée par toutes
les classes de la société s'impose sans conteste. Non
seulement le peuple l'acclame, mais le clergé, Mgr
Plessis en tête, le proclame l'homme nécessaire. M.
Charles de Saint-Ours, un des seigneurs les plus impor-
tants, héritier d'un grand nom et dont les ancêtres
PREMIER PROJET D.' UNION DES PROVINCES 53
s'étaient distingués sur les champs de bataille, lui écrit:
« Les Canadiens doivent faire tout en leur pouvoir pour
parer le coup dont le pays est menacé, et il faut espérer
qu'ils réussiront malgré les intrigues de nos enne-
mis... J'ai vu avec la plus grande satisfaction que
tout le monde avait jeté les yeux sur vous pour vous
prier de porter nos pétitions en Angleterre; je ne
connais personne plus capable ni plus digne que vous
de se charger de cette honorable mission ». De sou
côté, M. Joseph Deniers, prêtre du séminaire de Québec,
un des ecclésiastiques les plus influents du temps, lui dit
aussi pour le décider à se rendre en Angleterre: « Per-
mettez-moi de vous presser et de vous conjurer de ne
pas abandonner notre pauvre pays, avant que nous
soyons sortis avec avantage de la lutte terrible où nous
nous trouvons engagés. Je sais que c'est un grand
sacrifice de votre part, mais je sais en même temps que
vous y êtes habitué depuis longtemps. » De pareilles
supplications lui arrivaient en foule de tous les points
du pays. Il y avait à ce moment-là à Saint-Charles (ri-
vière Richelieu) un homme fort riche pour l'époque, d'une
haute intelligence, d'une grande influence dans toute la
région de Sorel à Montréal et à Saint-Hyacinthe: c'était
M. Debartzch, beau-frère de M. de Saint-Ours et père de
quatre jeunes filles accomplies, renommées par leur
beauté et leur esprit, et qui devinrent plus tard Mes-
dames Kierzkowska, de Eottermund, Drummond et
Monk. Il écrivait à Papineau : " Je ne devrais pas vous
solliciter de nouveau; quand je réfléchis à vos talents et à
54 PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES
votre patriotisme,je suis entraîné à le faire malgré moi ».
Papineau trouvait aussi des alliés parmi les Anglais
dont plusieurs des plus marquants faisaient cause
commune avec nous, tels que James Cuthbert, de Ber-
thier, membre du Conseil et propriétaire d'une seigneurie
importante, Leslie, et John Neilson, rédacteur de la
Gazette de Québec. Ce dernier fut aussi choisi comme
délégué à Londres. Depuis longtemps l'injustice fla-
grante de l'oligarchie qui sévissait dans la province avait
indigné Neilson et en toutes occasions, au parlement com-
me dans les assemblées publiques, il prêtait main forte
aux Canadiens. Son jugement sûr, son esprit pondéré
le portait à donner de sages conseils aux patriotes et
à modérer les emportements des plus violents. Le
projet d'union de 1822 lui apparut comme un péril,
et il s'employa autant que Papineau à le conjurer.
« Le pays, écrivait-il (12 décembre 1822), ne veut pas
se soumettre aux injustices qu'ont projetées contre
nous une poignée d'intrigants qui visent à sacrifier, à
leur ambition sans bornes, le bonheur des Canadiens.
Ces hommes que le hasard a faits si grands dans ce pays,
qui seraient demeurés si obscurs ailleurs, que ne jouis-
sent-ils en paix des privilèges sans nombre dont ils
sont en possession, sans entreprendre de dépouiller les
habitants de notre province de leurs droits? Animés
par les préjugés les plus injustes contre les institutions
qui nous sont les plus chères, nourrissant un aussi
grand mépris que celui qu'ils affichent contre tout ce
qui est particulier aux mœurs et aux usages du Canada,
PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES
55
ils abusent certainement du pouvoir au point de ha-
sarder la tranquillité du pays. » On voit «de reste par
ses paroles que les excès et l'insolence de la bureau-
cratie avaient indigné Neilson autant que Papineau et
ses amis. Mais quelle était cette poignée d'intrigants
auxquels Neilson fait allusion? C'étaient les marchands
•de Montréal et de Québec unis aux bureaucrates qui
avaient suggéré à M. Ellice, propriétaire de la seigneurie
de Beauharnois, et personnage fort écouté à Londres, de
pousser les ministres à réunir les deux provinces cana-
diennes en une seule dans le but avoué d'anéantir l'in-
fluence française.
Papineau et Neilson s'embarquent à New-York pour
Liverpool au mois de janvier 1822. Le 25 février, des-
cendus au n° 28, Norfolk St, Strand, ils donnent avis de
leur arrivée au ministre des colonies, lord Bathurst, en
lui demandant une audience pour lui remettre la protes-
tation des Canadiens contre l'Union et aussi une requête
de six mille freeholders du Haut-Canada opposés, eux
aussi, à ce projet.
Papineau produisit l'impression la plus favorable à
Londres. Sa haute intelligence, ses manières aisées, sa
belle prestance lui valurent le meilleur accueil dans le
monde politique. « Est-ce bien la, semblait-on se dire,
un de ces hommes qu'on nous représente comme si
ignorants, tenant plus, par leurs usages, des Indiens que
des Français? »
Une connaissance plus étendue du Canada aurait fait
voir aux esprits dirigeants de la métropole qu'il y avait,à
Québec et à Montréal, dans tout centre un peu consi-
56 PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES
dérable de la province,des hommes d'élite,d'une politesse
exquise, qui n'auraient pas été déplacés dans un salon
distingué de Londres ou de Paris. Une grande dis-
tinction et l'urbanité d'autrefois étaient la caractéris-
tique des anciens Canadiens, et ces qualités n'étaient pas
l'apanage seulement des seigneurs et des hommes
instruits, mais aussi du clergé et même des habitants.
C'était cette aménité de manières qui faisait dire à
Andrew Stuart que « les Canadiens étaient un peuple
de gentilshommes. »
A l'arrivée de Papineau et de Neilson, la conspiration
montée contre les Canadiens se découvrit à leurs yeux
dans toute sa malice; le péril n'avait pas été exagéré;
au contraire, car il fut constaté qu'à la suggestion d'El-
lice, le ministère s'était décidé à pousser le bill d'union
sans bruit, à marche forcée, à travers toutes ses étapes.
Un curieux incident avait fait éventer la mèche. IL se
trouvait alors à Londres un ennemi personnel d'Ellice,un
nommé Parker, brouillé avec lui sur une question d'af-
faires. Parker, connaissant le plan d'Ellice et voulant
par vengeance le contrecarrer, se hâta de prévenir du
complot sir James Mackintosh, MM. Hume et Burdett, et
ceux-ci s'empressèrent de faire sentir l'infamie qu'il y
aurait à changer la constitution du Canada, pour punir
les Canadiens de fautes qu'on leur imputait sans leur
donner l'occasion de se défendre.
No» délégués avaient trouvé, à Londres, une pétition
adressée au Parlement, par les partisans de l'union, des
marchands de Montréal et de Québec, dans laquelle les
Canadiens étaient peints sous les traits les plus odieux.
PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES 57
Ce fut une tâche facile pour nos délégués de confondre
nos calomniateurs, et les ministres s'engagèrent à en-
terrer le projet de loi, destiné dans l'esprit et l'espé-
rance de ses auteurs, à consolider et à perpétuer leur
domination. Il n'est pas hors de propos de citer quelques
extraits de cette triste composition. On ise demandera,
après les avoir lus, quelle audace, quelle passion devait
posséder les individus capables de fonder leur projet
d'asservissement de tout un peuple sur des motifs aussi
futiles ?
« La source du mal dont on se plaint se trouve dans la
composition de la Chambre. De là, les difficultés sans
cesse renaissantes entre les différentes branches de la
Législature. De là vient que les efforts faits par le gou-
vernement pour améliorer la condition du pays sont pa-
ralysés. La même cause prévient l'augmentation de la
population anglaise, gêne les entreprises commerciales
et le pays reste stagnant avec tout ce qui le caractérisait
avant la conquête; il demeure français à tous égards.
Doit-il rester à jamais ainsi sous un gouvernement
britannique tolérant? L'adoption ou le rejet de
l;Union en décidera. . .Les droits politiques excessifs
concédés à cette population,. . . le sentiment qu'elle a de
sa force croissante, ont fait naître dans les cerveaux
l'idée d'une nation séparée: la nation canadienne. Qu'on
mette fin à un système de gouvernement qui, en dernière
analyse, expose la Grande-Bretagne à la mortification et
à la honte d'avoir à grands frais préparé l'indépendance
•d'une colonie anglaise, pour qu'elle devienne l'alliée
d'une nation étrangère et la persécutrice des sujets
anglais.
58 PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES
« Si on ne change pas le régime actuel, les habitants du
Haut-Canada se rapprocheront de leurs voisins améri-
cains; ceux-ci chercheront à diminuer les inconvénients
résultant de leur séparation artificielle d'avec le Bas-
Canada par des relations plus intimes et conduisant
inévitablement à l'union avec les Etats avoisinants.
Sans l'union des provinces, le tort que causent au pays
son caractère et ses principes français. . .s'aggravera en-
core des conséquences d'un acte de libéralité de la part
•de la mère-patrie. Le système colonial récemment adopté
permet de nouer des relations directes entre le Bas-Ca-
nada et la France. L'effet en sera de fortifier des sen-
timents et des préjugés que soixante années de relations
interdites n'ont pu entamer, et de rendre plus profonde
la désunion qui sépare les sujets de Sa Majesté dans le
Bas^anada.
« Une générosité sans limites a accordé aux vaincus
leurs lois et leur religion, la participation au gouver-
nement et aux droits de sujets britanniques... mais
tout cela n'a pu les faire dévier des principes, du lan-
gage, des mœurs et des coutumes qui font d'eux un
peuple étranger... Pendant quelque temps après
l'adoption de la constitution actuelle, la population
canadienne-française, peu capable d'exercer les pouvoirs
politiques qu'on lui avait conférés et ayant un reste de
déférence pour ses co-sujets anglais, usa avec modé-
ration de ses avantages. Mais ces dispositions firent
bientôt place à des préjugés anti-britanniques invétérés,
et les Anglais, — à l'exception d'un petit nombre élus
pour l'apparence plutôt que par égard pour leurs talents,
PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES 59
— furent exclus de la Chambre. Pendant bien des
années, un quart des représentants fut anglais. Au-
jourd'hui sur cinquante députés, dix seulement sont de
cette nationalité. . . Preuve de l'esprit qui anime ce
corps... aucun homme d'origine britannique n'en a
jamais été élu président. »
Après avoir cité ces extraits de la pétition des unio-
nistes, Papineau s'écrie: « N'est-ce pas là l'accent de la
rage? Sont-ce là les sentiments de frères d'armes avec
qui nous venons de repousser de communs dangers?
(pendant la guerre de 1812-13). Et les membres de
l'administration vont-ils refuser de signer la pétition
contre l'union? Je les vois avec leur aveuglement ordi-
naire au moment où retentit, d'un bout à l'autre de la
province, un cri d'indignation contre cette violence
indigne, s'isoler et séparer leurs intérêts de ceux du pays
qu'ils devraient gouverner et non outrager. »
Le hasard fit rencontrer Ellice et Papineau chez M.
Burdett. Le seigneur de Beauharnois ayant demandé
à son adversaire politique si les ministres lui avaient
promis de renoncer à leur projet, Papineau répondit
dans l'affirmative. Sur ce, Ellice entrant dans une
violente colère, déclara que puisqu'ils manquaient à la
parole qu'ils lui avaient donnée, il les dénoncerait.
En dépit des protestations d'Ellice, le projet d'union
fut bien et dûment enterré (en 1823) dans les cartons de
Downing street, d'où on le sortira dix-huit ans plus tard.
Ellice et les marchands anglais de Montréal et de Québec
devaient finir par l'emporter, et trouver ainsi leur
triomphe bien près de leur défaite.
CHAPITRE SIXIEME
LORD DALHOUSIE ET PAPINEAU
Papineau, rentré au pays au mois de novembre 1823,
s'empresse d'écrire à Neilson, revenu avant lui pour
affaire urgente. A son arrivée, Neilson s'est trouvé
en butte à de mesquines persécutions de la part
de lord Dalhousie qui lui a enlevé le patronage du
gouvernement: « Avec quel chagrin, lui écrit son ami,
j'apprends à mon retour que notre administration,
toujours malhonnête, au lieu de voir combien un
aussi honnête homme que vous serait capable de la
servir, si elle avait des vues droites, vous persécute. Le
premier aventurier venu qui voudra aujourd'hui
flatter un homme aussi incapable que le gouverneur,
aussi vain que le juge en chef (Sewell), aussi ennemi
des bienséances que Rich\irdson (conseiller législatif
qui avait insulté les Canadiens) et quelques autres
de cette trempe, sera plutôt accueilli par eux comme l'a
été Henry et vingt autres fripons, que ne le sera l'homme
le plus intègre, du plus grand talent et de la plus grande
influence, qui ne voudra pas applaudir à leurs odieuses
usurpations. » C'est dans l'état d'âme que ces phrases
rageuses nous révèlent que Papineau s'élance de nou-
veau à l'assaut des abus déjà tant de fois attaqués, mais
qui demeurent parce qu'ils profitent à tant d'individus.
62 LORD DALHOUSIE ET PAPINEAU
On aurait dit que l'administration allait au devant des.
désirs de Papineau pour lui fournir de nouvelles raisons
de l'attaquer et de justifier ses critiques passées. A
maintes reprises ne s'était-il pas élevé contre le danger
qu'offraient le manque de contrôle de la dépense et
l'absence de responsabilité des fonctionnaires publics?
C'est à la suite et sous le coup de ces avertissements
que lord Dalhousie se voyait forcé d'avouer à la
Chambre que le receveur général, Caldwell, personnage
dont le faste était un grand scandale, avait employé
£96,000 des deniers publics à son usage personnel.
Prenant ce déficit énorme comme motif de son attaque,
Papineau adresse, en pleine Chambre, au gouverneur une
mercuriale qui, au dire de l'historien Bibaud, rappelait
par sa violence, bien naturelle en l'espèce, les philip-
piques de Démosthène et les catilinaires de Cieéron.
Les violences de langage ne sont pas des arguments,
mais la conduite de l'Exécutif ne semblait-elle pas en
cette circonstance un défi jeté à l'honnêteté et à l'opinion
publiques, car il laissait en liberté ce fonctionnaire infi-
dèle, coupable d'un détournement, passible de la prison.
C'était une insulte au peuple audacieusement volé, et un
outrage à la morale, une concussion rappelant celles de
Bigot, qui lui au moins avait été cité en justice par le
gouvernement pourtant peu scrupuleux de Louis XV.
A maintes reprises l'Assemblée s'était élevée contre la
négligence incroyable de l'Exécutif, qui avait refusé
d'exiger de Caldwell les cautionnements ordinaires
fournis par les fonctionnaires chargés de grandes res-
LORD DALHOUSIE ET PAPINEATJ 63
portabilités financières. Et croirait-on que son suc-
cesseur fut nommé, lui aussi, sans avoir à donner des
gages de sa bonne administration!
La dénonciation violente de Papineau exigeait une
sanction conforme aux principes énoncés dans son
discours, et celle-ci se trouva dans un^appel à la Chambre
de refuser les subsides. Vallières,qui s'était vers ce temps
rapproché du gouverneur, combattit cette proposition et
réussit à l'emporter sur son émule en éloquence. Une ri-
valité commence dès lors à poindre entre ces deux
hommes que l'on trouvera désormais en antagonisme.
Le bill des subsides envoyé au Conseil n'en fut pas moins
repoussé par ce corps, parce qu'il réduisait la somme
totale des salaires de vingt-cinq pour cent. C'était une
nouvelle faute au compte de la Chambre haute.
L'éternelle question des finances se tient durant le
règne de Dalhousie au premier plan des préoccupations
des Canadiens. Appels sur appels se font entendre à
Londres à ce sujet, mais toujours on donne tort à Pa-
pineau, qui enrage de se faire dire par le secrétaire des
colonies: «Les prétentions de la Chambre d'assemblée
sont déraisonnables ; c'est ainsi qu'il faut les appeler, car
elles sont contraires à la loi. L'Assemblée a manqué au
principe du droit constitutionnel en refusant de voter
une partie quelconque du revenu considérable dont
elle a le contrôle, à moins que le revenu permanent de la
couronne ne lui fût cédé. » Cette mercuriale dépassait
son but et Downing street exagérait les fautes de la
Chambre. Une constitution non écrite est un instrument
64 LORD DALHOUSIB ET PAPINEAU
de gouvernement fort élastique qu'un homme habile
peut plier aux exigences de la situation. A l'époque
dont il est question, la Nouvelle-Ecosse réglait ses dé-
penses comme elle l'entendait en dehors de toute inter-
vention de l'Exécutifl Papineau, écrivant à sir James
Mackintosh, lui rapporte que dans une entrevue avec
lord Dalhousie, il lui fit cette observation : « Lorsque
vous étiez gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, pourquoi
permettiez-vous à la Chambre de voter le budget item
par item,ce que vous nous refusez ici? » et lord Dalhousie
de répondre: « J'étais à la veille de changer ce système
lorsque je fus appelé à Québec ». Pitoyable faux-fuyant
que cette explication du gouverneur et qui montre bien
qu'il ne s'agissait pas d'appliquer un principe, mais
uniquement de conserver l'autorité entre les mains de
la coterie qui en abusait depuis si longtemps.
Ce que l'Assemblée voulait atteindre par le contrôle
des subsides, c'était les abus qui régnaient du haut en
bas de l'échelle gouvernementale; le cumul des emplois
et les sinécures comme celle du lieutenant-gouverneur
de Gaspé, dont le titulaire était hors du pays.
C'est ainsi que l'on voyait au Conseil exécutif, composé
de dix membres, sept conseillers législatifs, le procureur
générai, trois greffiers du Conseil législatif. Le pré-
sident de ee corps, Jonathan Sewell, portait aussi l'her-
mine de juge et chef et de président de la Cour d'appel.
Au sein de cette assemblée se prélassent aussi une foule
de sinécuristes parmi lesquels figurent deux lieutenants-
gouverneurs, dont les administrés n'avaient jamais vu la
LORD DALHOUSIE ET PAPINEAU 65
figure. Des conseillers exécutifs, un seul était né
dans le Bas-Canada, les autres appartenaient par
leur origine aux provinces voisines.
Nulle responsabilité ne s'attache aux actes des con-
seillers exécutifs dans la colonie, car leurs instructions
viennent du roi. Ce corps permanent est de fait l'auto-
rité, car il possède le contrôle déguisé mais absolu des
finances. A l'arrivée de chaque nouveau gouverneur,
celui-ci tomibe naturellement entre les mains de ces
hommes néfastes, qui l'influencent, l'endoctrinent pour
en faire leur instrument. Prévenus contre les Ca-
nadiens, pleins de morgue, ils ne cessent d'accabler de
leur dédain des gens qui leur sont supérieurs, par l'intel-
ligence et souvent par la naissance.
Les conseillers législatifs emboîtent le pas au con-
seillers exécutifs et se rendent complices de leur œuvre
funeste. C'est ainsi que pour complaire à l'Exécutif, le
Conseil en vint un jour à proclamer l'hérésie constitu-
tionnelle que l'on va lire:
« Le Conseil déclare que l'énoncé de principe suivant
de l'Assemblée législative, à savoir: Que cette Chambre
entend tenir personnellement responsable le Receveur général
de 8a Majesté et toutes autres personnes <1e cette province,
pour tous tes deniers prélevés légalement et dépensés par eu.r,
en vertu d'un ordre quelconque, à moins que ces dépenses
n'aient été autorisées par un dispositif spécial de la loi,
constitue, de la part de l'Assemblée, une tentative
d'ériger sa volonté isolée au-dessus de la loi, en donnant
des ordres à un fonctionnaire qui, d'après la constitu-
66 LORD DALHOUSIE ET PAPINEAU
tution, est tenu d'agir selon les instructions de l'Exécutif
et non d'après celles de l'une ou l'autre branche de la
Législature. »
On eut un instant l'espoir que l'on était arrivé à une
entente sur ce brûlant sujet des finances.
En 1825, lord Dalhousie étant en Angleterre, sir
Francis Burton, lieutenant-gouverneur, soumit à la
Chambre un budget donnant la dépense non en bloc mais
article par article, tel qu'elle le désirait; elle s'empressa
de le voter, aux applaudissements de tout le pays.
« Enfin, disait-on, voilà cette affaire, cause de tant de
désagréments et de colères, disparue de la scène poli-
tique! Il sera maintenant possible de s'occuper des
réformes et des mesures si nécessaires à l'avancement
*
de la province. »
Cette satisfaction fut de courte durée; on avait
compté sans le mauvais vouloir du bureau colonial, et
lord Dalhousie, à son retour de Londres, déclara, à la
session de 1826, que sir Francis Burton avait excédé ses
pouvoirs en se rendant au désir de l'Assemblée et qu'il
fallait revenir au budget que la Chambre avait si sou-
vent refusé d'accepter. Retirer une concession, même
lorsqu'elle a été faite par erreur, est un acte de mauvaise
politique, dangereux et plein de provocation. Dans
l'espèce on aurait été bien empêché de signaler un
seul abus comme conséquence du budget de 1825. Reve-
nir à l'ancien système, c'était jeter un défi à la Chambre
dont l'irritation se traduisit par un nouveau refus de
se conformer au désir du gouverneur sur le mode de
voter l'argent nécessaire aux fins de l'administration.
LORD DALHOUSIE ET PAPINEAU 67
A la session de 1827 (novembre), le parti national se
présenta en Chambre plus fort que jamais; les élections
générales du mois de juillet précédent avaient aug-
menté le nombre des adhérents de Papineau. Celui-ci
s'était posé devant le peuple en adversaire direct de
lord Dalhousie,. et la lutte entre ces deux hommes prit
les allures d'une guerre personnelle. Aussi, lorsque la
Chambre eût élu Papineau à la présidence, le gouverneur
refusa d'agréer ce choix. Les députés ne voulurent pas
revenir sur l'élection et le gouverneur prit le parti de pro-
roger le Parlement en faisant une harangue remplie de
reproches amers à l'adresse de l'Assemblée : « Je suis
venu, dit-il, mettre fin à cette session, convaincu que je
suis par vos procédés, qu'il n'y a plus lieu d'en
attendre rien d'avantageux pour les intérêts publics . . .
Il m'est bien pénible, messieurs de la Chambre d'as-
semblée, de ne pouvoir vous exprimer mes sentiments
en termes d'approbation et de remerciement. . . J'ai vu
sept années s'écouler sans un règlement définitif des
comptes publics; j'ai vu mettre de côté les projets de lois
du gouvernement nécessaires à la province. . . les formes
parlementaires entièrement négligées, et dans cette
session, un empiétement sur l'autorité executive, de la
part de la Chambre, dont le domaine est la législation,
le seul qui soit votre partage dans la constitution du
pays. »
Papineau bondit sous ces reproches qui prennent à
ses yeux les proportions d'outrages à l'adresse du pays,
atteint dans la personne de ses représentants. A sa
voix la province entre de nouveau en effervescence, et
68 LORD DALHOUSIE ET PAPINEAU
l'on s'indigne par ordre. De toutes parts, Von répond
à ses appels par des résolutions qui condamnent le gou-
verneur et l'on signe des pétitions au bureau colonial.
Comme en 1822, c'est Papineau qui dirige le mouvement
protestataire. Ces documents énumèrent les griefs que
nous venons de faire connaître, mais ils insistent
plus fortement sur certains abus. C'est ainsi qu'en
se plaignant de l'usurpation du pouvoir dont est
coutumier lord Dalhousie, qui dépense les recettes
du pays sans l'autorisation de la Chambre, les pétitions
faisaient remarquer au roi que plus de la moitié de
ces recettes servait à payer les traitements des fonc-
tionnaires; que les dépenses de ce chef allaient
en augmentant en face de la diminution du produit
des impôts. On insistait sur le fait que l'instruction
publique en souffrance manquait de fonds pour sortir
de son état de marasme. C'est en vain que depuis
trente ans l'Assemblée réclamait les recettes provenant
des biens des jésuites: «Les propriétés confisquées à
cet ordre avaient, été données par les rois de France pour
les fins de l'éducation, qu'on les rende à leur destination
primitive, » disaient les requêtes. Cette réclamation
n'était-elle pas des plus raisonnables? Il va sans dire
que les requêtes au roi s'attaquent avec violence au
Conseil législatif, « ce corps composé en majorité de per-
sonnes dont l'existence et celle de leur famille dépendent
des traitements qu'ils tirent de leurs fonctions, qu'ils
occupent durant bon plaisir. »
Neilson est de nouveau appelé à porter les plaintes
des Canadiens à Londres. On compte sur son expé-
rience, sa modération et sur le fait que lui, Ecossais,
partageant les opinions des Canadiens, ne peut être soup-
LORD DALHOUSIE ET PAPINEATJ 69
çonné de préjugés de race. M. Cuvillier et D.-B. Viger
l'accompagnent dans cette mission qui fut souvent pour
nos délégués un calvaire à gravir, tellement ils se heur-
tèrent à de l'indifférence, à des mépris et à une hostilité
qu'on ne pouvait pas toujours dissimuler. A force
d'instances, ils réussirent à saisir de nos affaires un
comité de la Chambre des communes, qui, après avoir
écouté leurs doléances, arriva à la conclusion « que les
Canadiens d'extraction française ne devaient être aucu-
nement troublés dans l,a jouissance de leur religion, de
leurs lois et de leurs privilèges. Le comité posait en
principe que le droit de disposer des recettes provenant
de l'acte de 1774 appartenait à la couronne, mais il
n'hésitait pas à dire que les vrais intérêts de la province
seraient mieux sauvegardés, si les recettes et les
dépenses étaient placées sous le contrôle de la Chambre
d'assemblée. Le comité émettait le vœu que la majorité
des membres du Conseil législatif ne fût pas composée
de personnes en place sous le bon plasir du gouver-
nement; quant aux juges, à V exception du juge en chef
seul, il aurait mieux valu pour eux qu'ils ne se fussent
pas immiscés dans les affaires de la Chambre. »
Les ministres ne pressèrent pas la Chambre des com-
munes d'agréer ce rapport qui ne fut, en définitive, pour
nos délégués qu'un mince succès d'estime: il ne réglait
rien, laissait toutes choses dans le statu quo. Il est
vrai que le gouvernement mettait fin à l'administration
de lord Dalhousie, mais qu'importait ce changement
de titulaire dès qu'on laissait les abus debout! Ce n'était
pas les gouverneurs qu'il était urgent de changer,
mais l'esprit qui les animait et qui leur était soufflé de
Londres pour être soigneusement entretenu à Québec.
CHAPITRE SEPTIEME
LES ENNUIS DE PAPINEAU
A mesure que Papineau s'engage plus à fond dans la
lutte entreprise contre le gouverneur, le Conseil exécutif
et le Conseil législatif, les difficultés se multiplient sous
ses pas au point de lui arracher des cris de désespoir et
de rage. Si ses ennemis groupés en phalange serrée
présentent un front uni à ses attaques, par contre, bon
nombre de ses amis faiblissent dans le rang où la
division et les jalousies font leur œuvre.
Québec et Montréal ont de la peine à s'entendre; déjà
en 1822, lors de l'affaire du projet d'union, cette ten-
dance à l'éparpillement des forces s'était manifestée.
A Québec, on avait vu d'un mauvais œil, pour des raisons
d'opportunité, le choix de Papineau et de Neilson comme
délégués auprès du gouvernement anglais. A ce sujet,
M. "Jérôme Deniers, prêtre du séminaire de cette ville, lui
avait écrit: « J'apprends avec le plus, grand déplaisir
que vous avez été nommé pour porter l'adresse en Angle-
terre. Tous vos amis de Québec tremblent pour vous.
Tous conviennent que les intérêts de la Province ne
pourraient tomber en meilleures mains. . . Ils n'auraient
jamais pensé à d'autres si vous n'étiez pas orateur de la
Chambre. Ils ne peuvent pas concevoir que vous puissiez
72 LES ENNUIS DE PAPINEAU
ainsi déserter votre poste sans l'agrément de l'As-
semblée. Ils s'imaginent que vous trouverez en Angle-
terre des lettres du Canada dans lesquelles on ne man-
quera pas de vous reprocher votre prétendue désertion. »
Voilà pour les amis; mas il y avait aussi les envieux
et c'est ceux-là que M. Deniers redoutait surtout.
Continuons à citer sa lettre: «Il va falloir choisir un
autre orateur. Cette élection va être la pomme de
discorde jetée dans l'Assemblée. Il y a parmi nous des
ambitieux que nous ne connaissons pas assez. Un mau-
vais choix pourrait nous devenir bien funeste. Suppo-
sons que le choix soit bon et que les petites passions
canadiennes n'entrent pour rien dans l'élection, l'Exé-
cutif l'approuverait-il? Nous n'avons déjà que trop de
tracasseries sans nous en créer de nouvelles. Ce que
j'appréhende surtout, c'est la division dans nos rangs ;
elle peut nous perdre. Je vous souhaiterais un instant
au milieu de vos amis de Québec, je suis persuadé que
vous resteriez en arrière en entendant leurs raisons. »
Il est évident, d'après ces confidences, que la poU-tiqfce
hardie, agressive de Papineau, n'allait pas dès 1822 à
tout son parti. Soit lassitude, soit crainte, la situation,
en 1828, s'était encore aggravée. Il y avait, ça et là, âes
mouvements insurrectionnels contre ce que l'on appelait
yPabsolutisme de Papineau.
Il faut, pour bien mener une campagne comme celle
qu'il dirigeait, une somme énorme d'énergie, savoir
employer, à tour de rôle, le vert et le sec, ménager les uns,
stimuler les autres, écraser sans pitié les indécisions et
LES ENNUIS DE PAPINEAU 73
les mécontentements qui découragent. Papineau s'enten-
dait bien à cette œuvre, qui impose tant d'efforts d'intel-
gence. C'est merveille de le voir combler d'éloges ses
plus utiles lieutenants, comme Neilson, de Québec, sur le-
quel il paraît faire fond plus que sur tout autre. Aussi
lui écrit-il sans cesse et il en fait son confident. Il
apprécie ses succès, et souhaite d'avoir beaucoup
d'amis comme lui. C'est aussi à Neilson qu'il fait part de
ses mauvaises humeurs, c'est à cet ami qu'il fait connaî-
tre ces heures sombres que traverse tout homme qui a le
maniement d'autres hommes. « L'injustice, écrit-il à
Neilson, en 1828, le 9 janvier, l'injustice faite à mon
pays me tue, m'agite au point de n'être pas toujours en
état de ne prendre conseil que d'un patriotisme éclairé,
mais plutôt de la colère et de la hjaine contre ses
oppresseurs. »
Il n'est pas tendre pour ses partisans dont il croit
avoir à se plaindre ou qui lui paraissent contrecarrer
s<'|||)]ans. Sa tactique le porte à ménager ceux-ci le
pluslitfcugtemps possible et à les accabler le jour où tout
poir de les ramener dans le rang lui échappe. On le
verra, aux élections de 1831, renverser sur le carreau
d'anciens adhérents au zèle refroidi à la vue de ses
procédés révolutionnaires. Les respouisabilités de sa
situation lui défendent la pitié. Napoléon, avec ce que
l'on a appelé son mépris de la vie des autres, disait que
dans une bataille les minutes sont tout et les hommes
rien. Papineau semble croire que dans la bataille poli-
tique, au Parlement,les individualités comptent pour peu
74 LES ENNUIS DE PAPINEAU
de chose et les votes pour tout. C'est à raison de cette
tactique que, cruellement en apparence, il sacrifie les
amis dont il ne peut compter les suffrages comme acquis
aveuglément à sa cause.
L'allure indécise des patriotes de Québec, qui s'étaient
chargés de préparer la requête de cette ville dirigée
contre lord Dalhousie, l'exaspère. Notons que la protes-
tation du comité de Montréal avait paru trop raide aux
Québecquois et qu'ils avaient décidé d'en préparer une
pour leur propre compte. Il l'attend et comme il reste
plusieurs jours sans nouvelles, perd patience, s'emporte
et exhale sa colère dans cette lettre à Neilson:
Montréal, 8 octobre 1827.
Mon cher monsieur,
Je prends part au déplaisir que vous devez éprouver
des lenteurs et des hésitations de votre comité à faire
rapport des résolutions et d'un projet d'adresse au Roi,
ou au Parlement, pour se plaindre des griefs sans
nombre qu'occasionne l'administration actuelle. Vous
prendrez pairt au déplaisir que nous éprouvons ici, en
apprenant que tous nos soins, jusqu'à présent, se sont
bornés à retenir l'empressement de nos amis, qui exigent
impatiemment qu'ils soient convoqués pour faire en-
tendre leurs accusations contre le Comte (Dalhousie).
Ce faux pas c'est la lenteur de votre Comité qui nous y
a jetés. Si les deux villes agissaient de concert, les
comités de comté adopteraient la même pétition et cette
LES ENNUIS DE PAPINEAU <5
expression unanime des vœux du pays serait de plus de
poids que des adresses diverses et surtout offrirait
l'avantage de plus de célérité. Nous avons eu peine à
nous faire écouter, pour calmer l'impatience des gens de
Montréal, et voilà qu'en effet j'apprends aujourd'hui que
vous êtes rendus à parler et à pérorer sans rien conclure.
L'on m'écrit que notre ami M. Berthelot doute qu'il faille
faire rien de plus que d'envoyer sans requête un agent,
pour demander qu'il soit suivi par un autre agent, et que
M. Vallières enfile des phrases des plus sonores et des
plus élégantes pour établir que l'on peut dire beaucoup
en faveur ou contre le projet d'envoyer une requête au
Roi. Bon Dieu quel verbiage! Il ne peut pas découler
d'insuffisance d'esprit, mais seulement d'absence de
caractère. Est-ce qu'il pense que sa robe de soie lui
soit collée à la peau de telle manière qu'il ne puisse la
perdre qu'avec des lambeaux de chair et des déchire-
ments trop douloureux ? Est-ce qu'il espère «la conserver;
et peut-il le faire avec honneur devant l'indignité que lui
fait éprouver milord en le destituant de son emploi dans
la milice, pour son vote en Parlement? Il n'y a pas un
autre homme que vous à qui je voulusse m'ouvrir avec
autant de liberté sur ce que je pense de M. Vallières,
mais c'est le cri de la douleur et du chagrin qui m'ar-
rache ces réflexions, quand je lui vois prostituer tous les
talents dont la nature a été si prodigue pour lui, aux
pieds d'un homme pour qui il ne peut avoir que du
mépris.»
Comme on le voit, il n'est guère tendre pour ce pauvre
76 LES ENNUIS DE PAPINEAU
Vallières, dont le seul crime est de ne plus penser
comme lui. Au milieu de tous ces tiraillements et de
ces hésitations, il dut éprouver un moment de satis-
faction lorsque les porteurs de la requête en Angleterre
obtinrent la tête de lord Dalhousie. C'était un succès
personnel pour Papineau que le rappel de ce gouverneur,
une victoire sentimentale, il est vrai, pour son amour-
propre, mais enfin une victoire. Il n'en tira nulle
vanité. Nous le trouvons bientôt tout aussi irascible
qu'avant, et ne comptant plus obtenir justice de l'An-
gleterre.
Après le départ de lord Dalhousie, sir James Kempt
prit les rênes du pouvoir et l'on vit une accalmie dans
les affaires, semblable à celle qui avait marqué la courte
administration de sir Francis Burton, gouverneur inté-
rimaire en 1825, durant l'absence de Dalhousie. On
augurait bien de l'administration de cet homme modéré,
conciliant en apparence. Mais la publication d'un
rapport, que Kempt fit en 1829 sur l'état de la province,
vdnt encore une fois tout gâter. Au ministre des colonies
qui l'interrogeait sur la question de savoir s'il ne serait
pas à propos de modifier la composition du Conseil
exécutif et du Conseil législatif de façon à contenter la
majorité des habitants de la province, il avait fait une
réponse qui restait en deçà des réclamations de la
Chambre. De là, son impopularité suivit bientôt aussi de
sa démission. Cependant sa réponse à Downing Street
contenait l'aveu dépouillé de tout artifice qu'il y avait
lieu de faire des réformes dans le sens indiqué par le
LES ENNUIS DE PAPINEAU 77
ministre. Un changement, disait-il, s'imposait dans le
personnel du Conseil législatif où sur vingt-trois mem-
bres on comptait douze fonctionnaires et seulement sept
catlioliques,et aussi au Conseil exécutif, où l'on ne voyait
qu'un seul ministre indépendant de La couronne et un
seul catholique. Après cette constatation, Kempt eut
le tort de ne recommander que peu de changement. Il
faut cependant lui tenir compte de la proposition qu'il
fit au ministre de faire entrer au Conseil exécutif des
députés de l'Assemblée législative. Ce changement
aurait eu pour effet de faire pénétrer plus directement
à la direction des affaires les vues du peuple, et
aussi de mettre le gouvernement plus en contact avec
la Chambre, où la discussion aurait pu s'engager contra-
dictoirement d'une certaine façon pratique entre les
pouvoirs rivaux. D'aucuns inclinent à croire que la
présence d'un ou deux ministres en Chambre, c'était la
responsabilité ministérielle en embryon et qu'elle serait
sortie de là, à courte échéance. Telle sera plus tard aussi
l'avis de Cartier exprimé au Parlement, lorsqu'il
blâmait Papineau et ses amis d'avoir expulsé de l'As-
semblée, Dominique Mondelet, appelé à faire partie du
Conseil du gouverneur.
On sait que Papineau fut invité, en 1822, à faire partie
de l'Exécutif et qu'il refusa de s'y rendre. Sa nomination
cachait-elle, à son sens, le projet de ruiner son ascendant
en Chambre, tout en le laissant sans influence, lui seul,
au milieu de ses adversaires politiques? Il est évident
que de sa présence au Conseil aurait pu découler d'ex-
6
78 LES ENNUIS DE PAPINEAU
cell entée conséquences, s'il s'y fut trouvé dans un milieu
bien disposé. Il ne faut pas oublier non plus que
Papineau était chef d'un parti qui se serait trouvé
décapité le jour de son entrée au Conseil. N'y avait-il
pas une incompatibilité patente entre les deux
situations? Placé dans la même alternative, en
1841, La Fontaine refusa d'accepter l'offre que lui fit
lord Sydenliam de faire partie du ministère Draper,
parce que la cause des Canadiens n'y aurait pas été suf-
fisamment représentée par un seul homme.
On ne pouvait invoquer les mêmes raisons contre la
présence de Dominique Mondelet, qui n'était pas un
homme de premier plan ; sa présence en Chambre et au
Conseil aurait pu être utilisée avec avantage, mais
l'esprit de parti, fortement monté,donna à sa nomination
la couleur d'une trahison. Ce fut une singulière con-
tradiction de l'époque: les patriotes se plaignaient sans
cesse que toutes les fonctions rémunérées allaient aux
Anglais, et cependant si une bonne aubaine venait à
échoir à un des leurs, on criait à la trahison.
CHAPITRE HUITIEME
LORD AYLMER
Nous voici en 1830. Il y a dix-huit ans que Papineau
est au Parlement; depuis le jour de «on entrée retentis-
sante à l'Assemblée législative, il n'a cessé de reven-
diquer pour les siens les libertés et les privilèges
auxquels ils ont droit à titre de sujets britanniques. A
la fin de ces dix-huit années de réclamations, il ne se
trouve en face que de promesses jamais remplies, avec le
souvenir de tracasseries sans nombre et d'insultes per-
sonnelles. Y a-t-il lieu de s'étonner que, sous l'effet
sans cesse renouvelé des unes et des autres, son carac-
tère se soit aigri et que Papineau ait perdu confiance
dans l'esprit de justice de ceux à qui il a si souvent fiait
appel ! C'est cette défiance toute naturelle qui le porte à
douter de la sincérité des offres de réforme que lui pro-
pose un ministre à l'esprit large, à la compréhension
rationnelle de la situation : lord Goderich ; c'est aussi
pour la même cause qu'il se refuse à croire à la bien-
veillance apparente à notre égard dont lord Aylmer,
sucesseur de lord Dalhousie, s'empresse de faire montre
à son arrivée à Québec. A la session de 1830, ce gouver-
neur, ayant pris connaissance des griefs des Canadiens,
se montra tout étonné de leur nombre et de leur impor-
80 LORD AYLMER
tance, puis, avec une candeur que l'on n'excuserait pas
chez un diplomate, mais qui s'explique chez un soldat,
il demande à l'Assemblée si c'est bien là tout, si la liste
de ses doléances est complète en pressant la Chambre
de chercher s'il n'en reste pas d'autres, car il faut en finir
une bonne fois et ne laisser debout aucun sujet de
plainte.
A côté du gouverneur le vent ne soufflait pas à la
bonne entente entre le Conseil et la Chambre. Plus que
jamais ces deux assemblées faisaient preuve de disposi-
tions hostiles l'une vis-à-vis de l'autre, cherchant trop
souvent l'occasion de se contrecarrer. Leur intransi-
geance réciproque acheminait le pays vers une crise. A
cette session de 1830, la Chambre ayant présenté au Con-
seil un projet de loi à l'effet d'interdire aux juges l'entrée
des deux conseils, — l'exécutif et le législatif — la
Chambre haute le rejeta comme elle avait rejeté l'année
précédente le bill des finances.
C'est au milieu de ces dissensions que fut reçue à
Québec l'importante dépêche de lord Goderich qui
proposait à Papineau et à ses amis un compromis tout à
fait acceptable au sujet des finances. Le ministre des
Colonies déclarait que le gouvernement anglais était
disposé à donner à la Chambre le contrôle absolu de la
dépense, sauf celui du revenu casuel et domanial,
moyennant une liste civile de £19,000 votée pour la vie
du roi. A la seconde session de 1831, Papineau, appuyé
par Bourdages, partisan lui aussi des mesures extrêmes,
LORD AYLMBB 81
fit repousser la proposition de lord Goderich, ce qui fut
une erreur regrettable. Garneau l'historien, mêlé aux
événements de l'époque, et dont les jugements peuvent
plutôt être taxés de partialité à l'égard de l'Assemblée,
Garneau condamne la conduite de Papineau et de ses
amis. « Jamais la Chambre n'avait fait une faute aussi
grave. Mais déjà une influence funeste l'emportait au
delà des bornes de la prudence. »
L'irritation qui sévissait au Parlement et au Conseil
exécutif avait fini par gagner lord Aylmer qui, circon-
venu comme ses prédécesseurs, entre en lutte ouverte
avec l'Assemblée dès 1832, et ne dissimule plus son
antipathie, aiguisée par son entourage. Celui-ci ne
manque pas de triompher en lui faisant remarquer qu'à
son arrivée on lui avait bien dit à quel point les Ca-
nadiens étaient intraitables. Dès lors, à droite comme
à gauche, les fautes succèdent aux fautes; on ne discute
plus; au lieu de chercher les moyens de s'entendre, on
s'ingénie à trouver des occasions de se rendre récipro-
quement désagréables.
En refusant d'accepter les concessions de lord Go-
derich, Papineau et ses amis, s'étaient éloignés des
façons d'agir du système anglais, ennemi de l'absolu et
qui ne procède que par voie de compromis et de tran-
sactions. Il faut, sous l'empire de nos institutions, plutôt
que rompre, accepter toute concession si minime soit-
elle, pour s'appuyer sur elle et en faire la base de nou-
velles réclamations. Mais il semblait que les longs
retards eussent usé la patience des nôtres, quand l'on
voyait emportés à la suite de Papineau, des hommes
82 LORD AYLMER
comme La Fontaine, Marin et Cartier, qui, plus tard, se
sont montrés en toutes circonstances si modérés, si
ennemis des procédés violents.
Le tort du gouvernement anglais fut de n'avoir offert
qu'en 1834 ce que les Canadiens réclamaient en vain de-
puis 1810. Il est de bonne politique de faire des con-
cessions au peuple, mais encore faut-il les présenter
à propos et ne pas paraître se laisser arracher ce
que l'on donne de bon cœur. Si Louis XVI /et ses con-
seillers avaient rencontré à mi-chemin les hommes
de 1789, qui demandaient des changements à la
constitution devenus nécessaires, peut-être auraient-
ils évité les horreurs de 1791 et 1793 ? La générosité
de Goderich se produisit au moment où Papineau,
au fort de la lutte de l'Assemblée avec le Conseil,
s'acharnait à obtenir une autre réforme — la vraie
celle-là, la seule indispensable à son point de vue,
de nature à attirer à sa suite toutes les autres, — la
réforme du Conseil législatif. « Le Conseil électif. »
Voilà le cri de guerre de 1834; c'est celui qui domine
sur les hustings, aux élections du temps. Et les horions
et les invectives de pleuvoir sur les vieillards malfaisants,
comme on dénomme dans la lutte les créatures du gou-
vernement à la Chambre haute.
Parlant aux électeurs de Montréal, le 3 novembre 1834,
Papineau, dans un discours de trois heures, s'attaque
au Conseil législatif et résume ses griefs contre son
ennemi irréconciliable: « Je le déclare, s'écrie-t-il, aucune
harmonie ne peut exister dans le pays entre les diffé-
rentes branches de la législature, tant que le principe
électif ne sera pas reconnu dans toutes les parties de
LORD AYLMER 83
l'administration; il faut surtout l'appliquer au Conseil
législatif où une bande de vieilles têtes rendent inutiles,
par leur opposition constante,tous l^es travaux des repré-
sentants; cette opinion ne m'est pas personnelle: elle est
partagée par les principaux hommes politiques de l'An-
gleterre. Le peuple va donc appuyer ceux qui deman-
dent la réforme du Conseil et ils sont certains de réussir.
O'Connell, ce grand ami de la race humaine, nous a pro-
mis que nous obtiendrons cette réforme si nous persis-
tions dans nos réclamations. »
« Permettez-moi, maintenant, ajoutait-il, de réfuter
quelques calomnies dirigées contre nous par le Conseil
et de montrer ensuite le manque de logique et d'indépen-
dance de sa conduite. C'est ainsi qu'il a fait courir le
bruit que l'Assemblée se montrait hostile à toute immi-
gration étrangère dans ce pays. Rien de plus contraire
à la -vérité; nous avons fait notre possible pour la favo-
riser, d'abord en donnant aux étrangers des moyens plus
faciles de se faire naturaliser et ensuite en prenant des
mesures pour protéger les immigres contre les capitaines
de navires qui les maltraitaient, et en prenant des
mesures pour leur assurer des secours à leur arrivée
dans le pays en cas de dénûment et de misère. Qu'est-il
arrivé? Chose à peine croyable, le Conseil a repoussé
cette loi et c'est sa conduite subséquente, qui a bien fait
voir l'esprit qui l'anime. Le lendemain du jour où cette
loi avait été repoussée arriva d'Angleterre une dépêche
ministérielle demandant de lever une taxe dans le but
de venir en aide aux immigrés. On eut alors l'étrange
spectacle de voir le même Conseil reprendre le bill
qu'il avait condamné deux jours auparavant, pour lui
84 LORD AYLMER
donner isa sanction comme s'il eut voulu démontrer
à toute la terre combien il était l'esclave des volontés du
ministère anglais. »
« On l'a vu refuser d'accorder, aux personnes accusées
de crime, le privilège britannique, d'être défendues par un
avocat, refuser de laisser poursuivre pour félonie le
receveur général, qui s'était approprié £100,000 des
deniers de la province, sous le motif puéril qu'il était
conseiller législatif. »
« Parlons maintenant d'un autre abus qui sembla ne
pas en être un aux yeux de ce corps; on sait que les shé-
rifs de Montréal et de Québec touchent une taxe de 2-|%
sur le produit des ventes qu'ils font par autorité de jus-
tice; on peut avoir une idée des profits énormes que cette
taxe leur rapporte, lorsqu'on se rappelle que la seigneu-
rie de Terrebonne a été vendue £20,000 et que la taxe de
deux et demi pour cent a été payée sur cette somme.
L'Assemblée a voulu mettre un terme à cet abus mais le
shérif de Québec fait aussi partie du Conseil. »
« Un bill avait été passé à la Chambre d'assemblée
pour réimprimer les lois, il fut envoyé au Conseil pour
obtenir son approbation. Ce corps amenda le bill et, •
comme c'en était un de finances, la Chambre basse ne
pouvait permettre que le Conseil y fit des changements;
car une semblable mesure était contre tous les principes
de la constitution. Cependant, plutôt que de s'exposer
à voir le bill se perdre, la Chambre passa un autre bill,
dans lequel elle introduisit les amendements du Conseil,
et l'envoya à ce dernier corps. Que pensera-t-on du
Conseil législatif, quand on saura qu'il rejeta alors le
bill contenant ses propres changements? Une telle con-
LORD AYLMER 85
duite ne peut seulement trouver un parallèle que dans
celle du tyran Néron qui avait ses lois écrites en si petits
caractères, et placées si haut, que personne ne pouvait
les lire, et qui alors punissait, par les tortures et la mort,
celui qui ignorait la loi ou désobéissait à ses comman-
dements. »
Noms pourrions relever encore bien d'autres plaintes à
l'adresse du Conseil dont la conduite fut condamnée un
jour par M. Stanley; mais, il n'était pas alors ministre
des colonies, poste où il se montra l'ennemi impitoyable
et cruel des Canadiens.
La demande de Papineau de rendre le Conseil électif
n'était-elle pas une erreur de tactique? Le gouver-
nement anglais pouvait-il y faire droit? Le Conseil
électif, c'était la création, à côté de l'Assemblée, d'un
autre corps où aurait encore dominé l'élément fran-
çais, ce qui lui aurait donné l'ascendant et la supré-
matie dans le système administratif; il, y aurait eu
encore une fois rupture de l'équilibre des forces. En
théorie, la demande de Papineau nous semble inatta-
quable, car les Canadiens étant sujets du roi au même
titre que les autres, il était d'une suprême injustice de
regarder leur origine comme une tare. Qu'ils eussent
exercé le pouvoir concentré entre leurs mains de façon
à répondre aux aspirations de toutes les classes de la
population, il n'y a pas lieu d'en douter; l'expérience
faite depuis a été probante au delà. de toute conteste.
Mais comment Papineau pouvait-il s'imaginer que le
bureau colonial, prisonnier, comme la plupart des
hommes, de préjugés de race et de religion, consentirait
86 LORD AYLMER
à placer ses nationaux sous la coupe d'une majorité
française regardée comme hostile à l'élément anglais?
Il est arrivé à un grand nombre des nôtres, qui ont
étudié cette période de notre histoire, d'en" juger les
événements comme si nos intérêts eussent été les
seuls en jeu. Pouvait-on raisonnablement compter que
la minorité anglaise se laisserait dépouiller de toute
voix au chapitre, car le principe électif appliqué au
Conseil y aurait virtuellement annihilé l'nfluence
anglaise? Papineau aurait dû sentir qu'il était
impossible d'agréer sa demande, il le savait proba-
blement. Alors pourquoi la pressait-il avec tant de
violentes instances? Son exaspération 'bien naturelle
avait fini par le rendre intraitable et il ne pouvait
plus se tenir lorqu'il voyait ses adversaires comploter
sans cesse, comme il l'écrit à Neilson : « pour que la
minorité puisse gouverner la majorité sans être impor-
tunée par les doléances des victimes. Il est odieux,
ajoutait-il, de voir tous les emplois fermés aux Ca-
nadiens, lorsque les lois ne les en, excluent point; de les
voir contribuer les neuf-dixièmes du revenu et n'en
recevoir qu'un dixième ; de voir que l'influence
dans ce pays est un titre à la persécution. » Parce
que les Canadiens revendiquaient alors leur part
du patronage, d'aucuns se sont permis d'exprimer
ce jugement qu'après tout, la ■ cause principale ,de
l'agitation n'était qu'une course aux places dans la-
quelle les Canadiens étaient désappointés. Envisager
la question de cette façon, c'est la regarder par le gros
bout de la lunette; c'est la rabaisser au niveau de vul-
gaires intérêts alors que le dévouement de Papineau et
de ses amis devait les mettre à L'abni d'aussi mesquines
LORD AYLMER 87
insinuations. S'il eût voulu accepter les propositions
de lord Dalhousie, sa fortune, cela est de toute évi-
dence, aurait été assurée.
Il ne faut pas s'arrêter à cette insinuation; sans
doute, l'affaire du patronage comptait et devait compter
dans les revendications des patriotes puisqu'ils con-
tribuaient pour les neuf-dixièmes de la recette. Que les
emplois fussent regardés par les Canadiens comme chose
désirable» il n'appartenait pas aux adversaires de Pa-
pineau de trouver leur ambition étrange, puisqu'ils
faisaient tant d'efforts pour les accaparer. Ce qui
valait pour eux la peine d'être défendu avec bec et
ongle, valait bien la peine, pour les autres, de chercher à
en obtenir une part.
mandat dt) comté lik richelieu, présenté au dr jacques dorion
en 1835.
CHAPITRE NEUVIEME
LES 92 RÉSOLUTIONS I
A la veille des grandes tourmentes révolution-
naires, les peuples éprouvent comme un besoin de
s'arrêter pour se recueillir avant de se risquer dans les
incertitudes de la lutte. En 1774, les représentants des
colonies anglaises, iréunis en congrès à Philadelphie,
proclament leur indépendance. Ce défi lancé à l'Angle-
terre s'appuyait sur un ensemble de phrases empha-
tiques où se trouvent formulés les principes d'où
découlent, au point de vue des mécontents, les libertés
1 \?A venir du 23 juin 1832 publiait la gravure ci-contre qui symbolisait le man-
dat que les électeurs du comté de Richelieu remirent à leur député, le Dr Jacques
Dorion en 1835. L'original de ce document que nous avons vu entre les mains
de M. Eugène Dorion, fils du Dr Jacques Dorion, a été perdu.
A côté de la gravure se lisait ce qui suit :
Cette gravure est une copie exacte d'un document politique qui fut accepté
comme l'expression de l'opinion publique du comté de Richelieu en 1S35, et
dont l'original, peint en couleurs sur parchemin, fut publiquement présenté au
représentant du comté à cette époque, lors de son départ pour aller assister à la
session du Parlement de Québec.
Nous aimons à l'enregistrer ici afin que, si jamais l'original se perd, l'on
puisse trouver quelque part des copies d'un document qui peint si bien la politi-
que de ces jours où l'opinion publique avait du nerf, de la vigueur, de la vie.
Qui, en jetant un regard sur ce tableau et en se reportant à 1835, ne
reconnaîtrait pas le Bas-Canada sous la forme du chêne chargé de 92 glanda,
dont la fierté et l'indépendance lui font dire : Je casse, mais je ne ploie point ?
Qui, en se rappelant les luttes de la Chambre d'assemblée avec le Conseil légis-
latif, composé des vieillards malfaisants, s'opposant à tout progrès, n'en retrou-
verait pas une fidèle peinture dans le serpent qui cherche à déraciner le chêne ?
Qui, en relisant les 92 résolutions de 1834, n'apercevrait pas dans ce noble
90 LES 92 RÉSOLUTIONS
inhérentes, à l'humanité, et sur rémunération des griefs
dont la Virginie et ses voisines avaient à «se plaindre.
Elles en avaient trouvé vingt-sept. Les hommes de
1789, en France, ne voulant pas manquer à la tradition,
lancèrent sur le monde leur fameuse Déclaration des
droits de l'homme qui a depuis servi de thème à tant de
déclamations. Papineau et ses amis récapitulent,en 1834,
leurs doléances sous forme de 92 résolutions dont on
attribue la rédaction à Morin, la meilleure plume poli-
tique du temps; mais l'inspiration envient bien du chef
et on trouve, çà et là, au travers de ce long réquisitoire
des traits violents peu conformes» à la nature molle du
doux Morin, et qui sont sans doute des retouches de
Papineau; on y sent la griffe du lion.
Le tempérament d'un homme politique exige une
patience et une bonne humeur qui font défaut à Pa-
pineau à cette période de sa carrière. «Il faut tout
prendre au sérieux et rien au tragique, » disait M. Thiers
à Jules Favre qui se lamentait durant les négociations
du traité de 1871 avec Bismarck. L'exaspération de
document politique cette grande roue qui était destinée à écraser la tête du
monstre qui causait tant de mal au pays ?
Qui, en apercevant l'aigle majestueuse, ne reconnaîtrait pas en elle le symbole
de la force populaire, surtout lorsqu'elle est porteuse de l'inscription suisante :
Système électif ?
En marge de la gravure, on lisait les titres qui suivent :
MANDAT DU COMTÉ DE RICHELIEU.
Opposition constante à la COMPAGNIE DES TERRES ; — Liste civile
annuelle ; — L'ÉDUCATION DE LA JEUNESSE ; — A la Chambre
seule le contrôle des deniers publics. — ENFIN, la mise à exécution
des " 92 ".
Vraie copie du Mandat du Comté de Richelieu,
S. MARCHESSAULT,
Secrétaire.
Saint-Charles, 18 février 1835
LES 92 RÉSOLUTIONS 91
Papineau, vers 1834, Lui faisait tout prendre au tragique:
les faits et gestes du gouverneur et l'intransigeance du
Conseil législatif. Lord Aylmer adresse-t-il un blâme
à la Chambre récalcitrante, obstinée à refuser les
«subsides, ce blâme prend les proportions d'une insulte
nationale. Les jeunes amis de Papineau et ses lieu-
tenants d'origine étrangère comme Tracey, O'Callaghan
du VindioatOTj élu dans le comté très français de Ya-
maska, de par la volonté du chef, le poussaient aux
violences de .paroles, tandis que les esprits modérés tels
que Neilson, Cuvillier, Quesnel, Debartzch s'éloignent
alors de son camp. La presse dévouée à la cause des
patriotes tirait à boulet rouge contre l'ennemi commun.
Ce n'est plus seulement les autorités provinciales que
l'on attaque, mais aussi le gouvernement anglais. L'in-
tempérance de langage, la violence des menaces frise la
sédition. Telle est l'exaspération des patriotes que
leur vue obnubilée par la passion croit apercevoir des
conspirateurs partout; réunis dans leurs salles de
comités, ils entendent marcher dans le mur, et la pensée
de la trahison les hante sans cesse.
Il s'était produit, en 1832, de fâcheux événements qui
avaient achevé de brouiller les partis aux prises. On
conçoit, étant donné l'exaspération des esprits, avec
quelle acrimonie devait se livrer les batailles électorales
dans les villes où les Anglais et les Canadiens se
regardaient comme des ennemis mortels. Elles se
faisaient au milieu de rixes où les pierres et ^es bâtons
jouaient un plus grand rôle que la discussion. Durant
l'élection qui eut lieu à Montréal, au mois de mai 1832,
la violence alla si loin, qu'on dût appeler les soldats de
92 LES 92 RÉSOLUTIONS
la garnison pour rétablir l'ordre. Ite firent feu sur la
foule et trois citoyens, tous amis de Papineau, tombèrent
sous les balles. Le colonel Mackintosh, commandant
des troupes, fut traité de meurtrier par les journaux et
Papineau somma lord Ayliner de venir à Montréal pour
s'occuper de cette fâcheuse affaire. Il s'en garda bien
et ses adversaires essayèrent de rejeter sur lui la res-
ponsabilité des pertes de vie.
Comme si cette triste affaire n'eut pas suffi à exas-
pérer les animosités nationales, une calamité vint
fournir une nouvelle cause de plaintes. En 1832.1e «choléra
asiatique, importé dans la province par des immigrés,
répandit de tous côtés la mort et le deuil; les ennemis
du gouverneur et de son entourage, qui faisaient flèche
de tout bois, ne se gênèrent pas de les signaler à la vin-
dicte publique comme la cause première des ravages du
fléau. C'était leur négligence coupable, ou leur com-
plaisance criminelle envers les marchands de Montréal
qui s'opposaient aux mesures préventives de la quaran-
taine, qui avait laissé la porte du pays ouverte à la con-
tagion.
En 1834, nouvelle invasion du fléau. Comme pour l'épi-
démie de 1832, les chefs du mouvement veulent de nou-
veau rendre lord Aylmer responsable des ravages du cho-
léra. C'est lui qui a refusé de barrer le passage au fléau
dans le Saint-Laurent; c'est lui qui a attiré les immigrés
malades pour qu'ils répandent la contagion qui décimera
les Canadiens. Les plus modérés l'accusent tout si mple-
ment, comme nous l'avons dit plus haut, d'avoir refuse,
dans le but de plaire aux marchands que les règlements
LES 92 RÉSOLUTIONS 93
de la quarantaine auraient gênés, d'arrêter les navires
infectés en bas de Québec.
A une réunion du comité de correspondance de Mont-
réal, 1 le 3 novembre 1834, et à laquelle assistaient Papi-
neau, D. B. Viger, Jos, Cardinal, A. N. Morin, C. «S. Cher-
rier et La Fontaine, il fut décidé de former un sous-comité
à qui on donna mission de s'enquérir sur les ravages
exercés dans le cours de l'été dernier par la cruelle
maladie appelée le choléra asiatique; sur les causes de
son introduction et la participation que peuvent y avoir
eue, soit par leurs actes ou par ljeurs omissions coupables
et volontaires, le gouverneur en chef actuel et l'Exé-
cutif provincial. »
On a peine à croire que des hommes sérieux se soient
livrés à une pareille exagération, mais en temps de
crise l'esprit s'embrume et perd le sens des proportions.
Telle chose qui, en temps ordinaire, serait passée ina-
perçue se montre alors en traits exagérés. C'est sous
l'empire de ces sentiments que furent conçues les 92 réso-
lutions qui étaient de nature à produire un effet con-
traire à celui qu'on devait en attendre.
Couchées dans le style pompeux, grandiloquent de
l'époque, elles présentent, dans des phrases à effet, une
foule de choses qui n'y sont pas à leur place, si les
patriotes désirent obtenir la réforme des abus dont ils
se plaignent. A quoi bon, dans un document de ce genre
attaquer la constitution anglaise, faire l'éloge des insti-
tions américaines, s'occuper du choléra asiatique au lieu
1 En 1834 il fut fondé à Montréal, à Québec, et aux Trois-Rivières
des comités dits de correspondance, composés de députés. Ces comités
s'occupaient des affaires des patriotes. ,
94 LES 92 RÉSOLUTIONS
d'aller droit au but et de signaler au roi les abus de
pouvoir auxquels se livrent ses agents?
De pareilles critiques étaient-elles propres à bien
disposer l'esprit de gens dont on attendait des réformes ?
Il eut fallu s'en prendre plus aux hommes qu'aux insti-
tutions si les choses allaient mal. On dirait vraiment
que l'Assemblée tenait plus à être désagréable aux
ministres qu'à obtenir justice lorsqu'on lit la trente-
septième résolution, qui contient l'éloge boursoufflé des
principes démocratiques que l'on va lire:
« Votre Majesté ne peut avoir manqué d'observer que
le monde politique est agité, dans ce moment, par deux
grands partis en Europe, qui se montrent sous différents
noms dans les différents pays: sous les noms de Ser-
villes, Royalistes, Torys, Conservateurs, et autres d'une
part, sous ceux de Libéraux, Constitutionnels, Répu-
blicains, Whigs, Réformateurs, Radicaux et d'autres,
d'autre part; que ce premier parti est, sur le continent
américain, sans autre poids ni influence que ce que
peuvent lui donner ses suppôts européens, avec un très
petit nombre de personnes, qui se mettent sous leur
dépendance en vue des profits personnels, et d'autres
qui «tiennent par l'âge ou l'habitude, à des idées qui ne
sont partagées par aucune classe nombreuse; tandis
que le second parti couvre l'Amérique toute entière.
Nous avons donc l'assurance d'être compris au sujet de
l'i n dépendance que nous désirerions voir donner au
Conseil législatif, en disant que le secrétaire d'Etat
de Votre Majesté se méprend, s'il pense que l'exclusion
de quelques fonctionnaires salaries suffirait pour mettre
ce corps en harmonie avec les vœux, les opinions et les
besoins du peuple, tant que les gouverneurs coloniaux
LES 92 RÉSOLUTIONS 95
conserveront la faculté de le recruter en majorité de
membres serviles par leurs antipathies contre les idées
libérales. »
On se demande ce que cette profession de floi démo-
cratique pouvait ajouter de force aux justes récla-
mations des Canadiens? Pour nous, elle détonne d'une
façon étrange et constitue un hors-d'œuvre plus nuisible
qu'utile à la cause. Mais n'oublions pas que les grands
mouvements populaires portent à la déclamation. Tout
ce qui se rattache à la conquête de la liberté, aux aspi-
rations des peuples vers un idéal de justice rarement
atteint, possède et domine entièrement Papineau et
ses adhérents qui, sans cesse, cherchent l'occasion de
donner cours à leurs sentiments. Notons aussi qu'à
l'époque en question, le grand courant de l'école roman-
tique, avec toute son exubérance de verbe et isa grandilo-
quence, se répandait sur le monde en périodes sonores. *
Mais comme cette tirade sur la démocratie américaine
au regard du monarchisme européen devait sonner faux
à Londres! On y dut être non moins étonné de ces autres
phrases déclamatoires qui ne promettent, au début,
aucune menace, mais qui vont néanmoins sur le ton le
plus comminatoire possible:
« Cette Chambre croirait manquer à Votre Majesté
si elle hésitait à lui faire remarquer que, sous moins de
vingt ans, la population des Etats-Unis d'Amérique
sera autant ou plus grande que celle de la Grande-Bre-
1 Le style pompeux, boursoufflé, était alors à la mode dans notre pro-
vince et ce goût déteint sur les écrits politiques du jour. On y appréciait
beaucoup les Paroles d'un croyant de Lamennais qui y montre les rois "bu-
vant du sang humain dans les crânes humains." Oet ouvrage "peu consi-
dérable par son volume mais immense par sa perversité," disait Grégoire
XVI en le condamnant, n'eut pas moins de huit éditions chez nous.
96 LES 92 RÉSOLUTIONS
tagne; que celle de l'Amérique anglaise sera autant ou
plue grande que ne le fut celle des ci-devant colonies
anglaises, lorsqu'elles jugèrent que le temps était venu
de décider que l'avantage inappréciable de se gouverner
au lieu d'être gouvernées devait les engager à répudier
un régime colonial qui fut, généralement parlant,
beaucoup meilleur que ne l'est aujourd'hui celui de
l'Amérique anglaise. Votre Majesté sera assez juste
envers ses fidèles sujets pour ne pas voir une menace
dans cette prévision, fondée sur le passé d'un fait qui
n'est pas de nature à être prévenu. Nous avons, au con-
traire, l'assurance que sa juste appréciation par Votre
Majesté préviendra des malheurs que personne ne déplo-
rerait plus que nous, et qui seraient également funestes
au Gouvernement de Votre Majesté et aux habitants de
ces provinces. »
Quelle singulière idée que celle de mêler, à la partie
sérieuse des 92 résolutions, des menaces, l'évocation de
souvenirs désagréables pour le gouvernement anglais
et des constatations sur les progrès des Américains qui
laissaient entendre en définitive qu'on songeait à
suivre leur exemple. C'était bien mal disposer l'au-
torité à qui on faisait appel, à étudier d'une façon
impartiale, la cause des Canadiens. N'était-ce pas
donner raison aux unionistes qui ne cessaient de taxer
Papineau et ses amis de déloyauté? Avant leur levée
de boucliers de 1774, les Américains, comme nous
le disions plus haut, avaient aussi récapitulé leurs
griefs pour les mettre sous les yeux de lord North
et de ses collègues. Cette énumération de leurs sujets
de plainte porte sur vingt-six points et suit une décla-
ration de principes pompeuse que l'on serait tenté de
LES 92 RÉSOLUTIONS 97
trouver prolixe. Maie qu'elle paraît concise au regard
des quatre-vingt-douze résolutions.! Il est vrai que
Papineau et ses amis y réclament tye contrôle absolu des
deniers publics, la responsabilité des fonctionnaires,
un conseil législatif électif ; mais cette réclamation
s'enlise et se perd au milieu d'un flot de phrases à effet,
et de déclarations empanachées. Nulle part, on ne
sent l'esprit pratique de l'homme d'affaires. C'est
plutôt un ultimatum, un défi lancé à l'Angleterre qu'un
plaidoyer rédigé avec l'espoir d'obtenir justice. On
dirait, au ton provocateur de cette tirade, aux souvenirs
désagréables de la révolution américaine qu'elle évoque
comme à plaisir, que l'Assemblée veut exaspérer les
autorités anglaises. Il ne s'agit plus d'implorer le redres-
sement des griefs; mais pl,utôt d'insinuer que si la
justice boiteuse et tardive ne se met pas enfin en marche,
on se tournera du côté de Washington.
La Chambre d'assemblée se montrait bien mieux inspi-
rée lorsqu'elle abordait, dans les 92 Résolutions, la ques-
tion des finances. C'était sur ce point qu'elle aurait dû
porter tous ses efforts, car de ce côté il y avait chance
d'obtenir une réforme, tandis que c'était se bercer d'une
illusion que de croire que l'Angleterre consentirait à
rendre le Conseil législatif électif. Cependant c'était sur
ce point qu'elle appuyait le plus; il eut été de meilleure
politique de dénoncer le système qui permettait à l'Exé-
cutif de dépenser à sa guise l'iargent de la province. Ce
système qui, déplaçant la responsabilité, faisait rendre
les comptes publics, non à Québec, mais à Londres.
Il existait à la charge du bureau colonial et de l'Exé-
cutif canadien un autre abus presque aussi grave que son
98 LES 92 RÉSOLUTIONS
usurpation en matière de finances. Une loi du Parle-
ment anglais permettait au ministre des colonies et au
gouverneur du Canada de disposer à vil prix des terres
vacantes de la province, en faveur de leurs favoris. Par-
fois le gouvernement se servait aussi de son pouvoir sur
les terres publiques pour battre monnaie, grossir ses re-
cettes. Il va sans dire qu'il se sentait encore moins tenu
de rendre compte de l'emploi de cet argent, que de celui
des deniers provenant des sources ordinaires du revenu.
Cette mainmise sur le domaine public de la province
constituait, à notre sens, un abus de pouvoir criant entre
tous et contre lequel la Chambre n'aurait dû cesser de
réclamer. Les colonies américaines s'étaient levées en
armes contre la métropole pour un empiétement moins
grave sur leurs droits. Qu'était-ce que la prétention de
lord North, de taxer les colons de la Nouvelle- Angleterre
sans leur consentement, auprès de cette spoliation cons-
tante du domaine public contre la volonté des repré-
sentants? Une taxe ne pouvait avoir o;u'un effet pas-
sager, tandis que cet empiétement sur le sol canadien
avait une portée fatale, non seulement pour le présent,
mais engageait aussi l'avenir. Elle a, pour ainsi dire, mis
sous séquestre de vastes espaces, les fermant, par là
même, à la colonisation, en attendant que leurs proprié-
taires voulussent bien les vendre le jour ou leur valeur
aurait fait prime. Ce que nous disons là est tellement
vrai, qu'il reste encore de ces terres entre les mains des
descendants de ces concessionnaires du temps passé. l
i Le droit que s'était arrogé le parlement anglais de disposer du do-
maine public n'était pas le seul empiétement qu'il s'était permis de ce côté.
En 1826, il avait voté, â Pinsu du Canada, une loi touchant la réforme de
la tenure des terres, sous prétexte de faire disparaître les abus du rfgime
féodal. La loi avait été édictée dans la plus profonde indifférence des deux
LES 92 RÉSOLUTIONS 99
On se serait attendu à voir les Canadiens, au lieu de
réclamer la réforme du Conseil en rendant ses membres
éligibles, invoquer un moyen d'obtenir justice encore
plus sûr. Pourquoi Papineau ne demandait-il pas la
responsabilité ministérielle? Il n'en est question nulle
part au cours de la requête qui reproduit les 92 réso-
lutions? Cependant dès 1808,Pierre Bédard, à la connais-
sance de Papineau, avait proposé à la Chambre d'as-
semblée de déclarer qu'elle verrait avec plaisir, dans son
sein, des ministres dont l'autorité dépendrait de la
Chambre. Il devançait son temps et ne fut pas compris
par ses collègues.
Comme le manifeste de Papineau, — les 92 résolutions,
— la presse du temps ne cesse de faire des comparaisons
entre le système anglais de gouvernement et le système
américain ; soit tactique, soit conviction, on veut per-
suader Downing Street que la politique des patriotes
s'oriente du côté des Etats-Unis. Au reste, depuis cette
époque, chaque fois-qrre les choses vont mal au Canada,
n'est-il pas de mode de poser l'annexion comme la
panacée à tous les maux dont on croit avoir à se
plaindre?
~~Én 1848, les hommes politiques importants n'invo-
quèrent-ils pas l'annexion comme moyen de faire naître
la prospérité .au Canada? Et depuis la confédération,
Chambres, sans discussion. Il est évident qu'elle cachait les desseins fu-
nestes de quelques spéculateurs qui avaient suggéré cette législation au
Parlement. L'Acte des tenures comportait le bouleversement de notre
droit de propriété, substituait les lois anglaises en cette matière aux lois
du pays, ou les mettait les unes et les autres en conflit. Combien il aurait
été plus équitable de la part 'du bureau colonial, comme le disait une des
92 résolutions, de charger le Parlement de Québec d'opérer la réforme s'il
y avait lieu d'en faire une.
100 ,LES 92 RÉSOLUTIONS
n'avons-nous pas été témoins de manifestations an-
nexionistes dans plusieurs provinces plus ou moins
mécontentes du régime nouveau?
L'étude du manifeste de Papineau, l'observation
générale du courant des idées d'alors, ont fait naître chez
nous la conviction que la faillite antérieure des pro-
messes de réformes par les autorités à Londres lui avait
enlevé dès ce moment tout espoir d'obtenir justice. La
méfiance a pris pied dans son esprit d'une façon indé-
racinable. Une influence nouvelle s'était au .reste v^
glissée auprès du ,tribun pour l'engager plus résolument
dans la voie nouvelle. La scission entre Papineau et
Neilson, son mentor si longtemps écouté, l'avait rappro-
ché des jeunes gens ardents et d'O'Callaghan, qui n'a
cessé de voir Le salut du Canada que dans une union
de république. Les atermoiements du
'#4
avec la grande
bureau colonial, la tyrannie du gouverneur, l'attitude
méprisante de son entourage envers les Canadiens et
l'hostilité du Conseil avaient fait de Papineau un\ ï
annexioniste.
CHAPITRE DIXIEME
LA CONVENTION
Les 92 résolutions avaient été expédiées à Londres
après la clôture de la session de 1834. Elles étaient res-
tées sans réponse et l'on conçoit quelles proportions ce
manque d'égards des ministres anglais prit aux yeux des
députés. Cette protestation véhémente, qui exhalait les
plaintes et l'indignation d'un demi-million d'individus,
n'aurait donc été qu'un coup d'épée dans l'eau ! Lord
iStanley, le ministre des colonies, allait-il impunément
se moquer des Canadiens? Papineau ne fut pas lent à
lui faire comprendre qu'il n'était pas homme à laisser
un silence dédaigneux tenir lieu d'une réponse sérieuse.
A peine la session est-elle ouverte que l'orage qui gronde
dans son âme éclate avec fracas. Ce furent des séances
mémorables que celles du 23 et 24 février, où Papineau
et ses lieutenants firent entendre leurs récriminations.
On aurait dit un reflet des scènes de la Convention:
la grandeur des intérêts en jeu, les violences de langage,
l'attitude théâtrale des orateurs, nous rappellent, dans
des proportions moindres, ces discussions de la fameuse
assemblée française au cours desquelles les participants
jouaient leur tête; ce côté tragique manque à l'As-
semblée, bien éloignée alors de prévoir qu'elle préparait
les sanglantes journées de 1837.
102 LA CONVENTION
Au premier plan apparaît Papineau dans le double
rôle contradictoire de président de l'Assemblée et de
chef de parti. Ses fonctions officielles l'appellent à mo-
dérer les paissions qu'il excite comme généralissime des
patriotes, ce qu'il se garde bien de faire. Avec sa parole
violente, ses colères vraies ou simulées, son prestige de
grand orateur, avec sa forte taille, ne dirait-on pas
Danton, mais un Danton sans cruauté? On ne se fait
pas idée de ses emportements, sous lesquels la Chambre
devait tressaillir, lorsque s'adressant personnellement
à lord Aylmer, il le rendait responsable de la mort des
trois * Canadiens tombés sous les balles des soldats
durant l'élection de Montréal, en 1832 : « Craig, disait-il,
ne faisait qu'emprisonner les citoyens, Aylmer les tue. »
Un trait entre bien d'autres, qui nous frappe dans
cette scène reconstituée de P Assemblée de 1834, c'est
cette attaque dirigée contre le gouverneur. De nos
jours, ce fonctionnaire impérial règne et ne gouverne
pas, couvert dans tous ses actes par ses ministres.
Il est entendu que sa personne reste en dehors des
discussions. En vivant contraste avec l'usage moderne,
c'est sur le gouverneur que pleuvent le plus dru les
coups, au temps de Papineau, qui se jette avec rage sur
« Matthieu lord Aylmer, » comme il le désigne, pour
demander enfin au gouvernement anglais sa mise en
accusation.
Morin ouvre le feu. Ce brave homme, qui, à partir de
1840, a semblé personnifier la modération, le calme et la
modestie, nous a toujours paru hors de son élément dans
le rôle d'un agitateur. Le futur ministre du ministère
McXab-.Morin, le futur juge de la Cour d'appel ne ré-
LA CONVENTION 103
pugnait cependant pas aux violences de langage, s'il est
l'auteur de certains articles de la Minerve du temps,
articles absolument séditieux. Il ne faut pas juger les
lieutenants de Papineau d'après leurs allures et leur con-
duite subséquente ; évidemment, avant 1837-8, ils ne
pensaient et n'agissaient que dominés par leur chef qui
avait jeté vivante, dans leur âme, comme une partie de la
sienne, et dont les paroles passionnées leur portaient à
la tête comme un vin trop capiteux.
Sans être à la hauteur des harangues de Papineau
pour la violence des sentiments, le discours dans lequel
Morin demande de prendre en considération l'état de la
province, a des vivacités qui étonnent chez lui :
« Je me lève maintenant, dit M. Morin, pour proposer
que la Chambre se forme en comité général pour consi-
dérer l'état de la Province, mesure que je considère
comme nécessaire, afin de nous assurer si nous serons
gouvernés conformément aux lois et aux droits de sujets
anglais, et si nous jouirons véritablement des avan-
tages d'une liberté constitutionnelle, ou si nous gémirons
sous le poids de la tyrannie qui pèse sur nous, et se
répand parmi nous sous les plus hideuses formes. »
C'est Conrad-Augustus Gugy, personnage curieux de
l'époque, qui se charge de défendre le gouvernement.
Avocat retors, rompu aux combats de la parole, seul il
est maintenant de taille à faire face à Papineau, depuis
que Neilson, les Stuart, Cuvillier et Quesnel ont payé,
aux élections récentes, de la perte de leur mandat, leur
condamnation des 92 résolutions. Ce n'est pas un homme
de haute éloquence, mais comme il manie habilement
104 LA CONVENTION
l'ironie, le sarcasme ! Sa manière de combattre est bien
celle qni devait le plus exaspérer Papineau et le mettre
hors de lui-même.
Pour bien mettre les choses au point, faisons remar-
quer que cette proposition de Morin se produisit au
premier jour de la session, avant la prise en considé-
ration du discours du trône qui, en matière d'usage
constitutionnel, fait l'objet des premières occupations du
Parlement. C'est cette dérogation à la coutume qui
fait dire à Gugy:
« Voici qui me paraît aller bien vite. Nous venons
de recevoir la harangue de Son Excellence, et déjà nous
demandons un comité sur l'état de la province. Le gou-
verneur vient de nous annoncer qu'il a reçu des dé-
pêches, et nous ne savons pas encore s'il n'a pas reçu
ordre de faire disparaître les griefs dont la majorité
s'est plainte l'année dernière, et déjà l'on demande un
comité? C'est marcher plus vite encore que je ne m'y
attendais. Je ne me suis point opposé à la formation
du comité, parce que je n'avais point le moindre1 espoir
de réussir. Mais, suivant moi, il eût été naturel d'es-
pérer une réparation des griefs et de l'attendre. »
Gugy entre ensuite dans le vif du sujet, discute les
griefs des Canadiens, persifle, et en face du tribun
pénétré de la grandeur de sa mission, qui se plaint que
les abus signalés dans les 92 résolutions fleurissent
toujours, Gugy affecte de rabaisser la cause popu-
laire: «C'est, dit-il, après tout, une affaire de places
qu'on demande, sans s'inquiéter s'il existe des Canadiens
instruits en nombre suffisant pour les remplir.» Pa-
pineau et ses amis, avec leurs menaces a l'adresse de
LA CONVENTION 105
l'Angleterre et des gouverneurs, ne sont pour Gugy que
des fauteurs de révolution, les imitateurs des hommes de
1793 et il assimile la Chambre à la Convention en lui
reprochant de pousser le pays à la guerre civile; pré-
diction qui devait, hélas, se réaliser, mais qui, & ce mo-
ment-là, fait rire la Chambre aux dépens de l'adversaire
de Papineau. Celui-ci dans sa réplique va plaisanter
le militaire député. Gugy était major de la milice et
nous le trouverons, en 1837, en service de guerre à côté
des soldats anglais, notamment à côté de Colborne, à
St-Eustache, où il fut un des premiers à pénétrer dans
l'église après l'écrasement des amis de Chénier.
« Monsieur Gugy, s'écrie Papineau, nous a parlé de
rupture et de guerre civile, ridicule appréhension cons-
tamment répétée chaque fois que la Chambre s'est récriée
contre les abus, et sous Craig et sous Dalhousie, et bien
davantage sous le gouverneur actuel,.
« Sans doute qu'ayant étudié la tactique militaire -en
sa qualité de lieutenant de milice, je ne dis pas, comme
major, car il n'était major que pour la parade et les bals,
l'honorable monsieur peut bien juger des résultats d'une
•guerre civile et des forces du pays; mais qu'il ne croie
pas nous intimider, parce qu'il nous donne lieu de croire
qu'il combattra dans les rangs ennemis. Au reste,
toutes ses menaces ne sont que risibies, et ses craintes
imaginaires. Notre constitution nous a été donnée par
un défenseur des privilèges aristocratiques, un ennemi
des institutions libérales, par M. Pitt, dont le système
de politique a soulevé l'Europe et a retardé la
réforme en Angleterre, et qui ne s'est pas montré plus
favorable pour les libertés canadiennes que pour les
106 LA CONVENTION
libertés anglaises; et lorsque nous demandons la
révision de cet acte imparfait, vicieux, à l'autorité même
qui l'a passé, au Parlement anglais, nous ne devons pas
nous attendre que nos prétentions seront traitées de
révolutionnaires, ni craindre qu'elles excitent une révo-
lution. Et les hommes qui tiennent un tel langage se
disent des réformistes ! C'est ce qui faisait dire derniè-
rement à M. Hume dans son adresse à ses constituants :
« le nom de réformistes est devenu un reproche depuis
que les tories, les plus amis des abus, l'ont usurpé. » Eh
bien! dans ce pays, nos prétendus réformistes crient à
la révolution lorsque nous demandons des réformes. »
Papàneau, après s'être amusé au dépens de Gugy,
aborde ses objections à la prise en considération de l'état
de la province:
« Les objections que fait l'honorable membre, — M.
Gugy, — à la proposition actuelle, dit-il, ne sont pas ap-
puyées sur d'autres arguments que ceux-ci : c'est aller
trop promptement; la chose est nouvelle, inusitée. Il se
trouve donc bien, il est donc tranquille et impassible au
milieu des plaintes et des souffrances de tout un peuple.
Dans des temps de malheur, sous le règne d'une adminis-
tration marquée chaque jour par de nouvelles erreurs et
de nouveaux écarts, il, ne faut pas prétexter des formes
et des convenances pour nous empêcher de prendre en
considération l'état de la province.
« Mais il est nécessaire que la proposition de M. Morin
soit soumise en Chambre, afin qu'elle y soit votée. C'est
ce que doivent désirer ceux qui veulent que, où le pouvoir
anglais règne, là aussi régnent les libertés anuiaiscs.
Sous le règne d'un soldat, — Aylmer, — qui nous gouverne
LA CONVENTION 107
avec ignorance, avec passion, avec partialité pour les
soldats, jusqu'au point de les protéger quand ils égor-
gent les citoyens, il importe de nous faire encore en-
tendre auprès du Parlement impérial. Cette proposition
(de Morin) déroule tous les nouveaux griefs qui se sont
succédés depuis l'année dernière, sous ce gouverneur
militaire.
« L'honorable membre pour Sherbrooke, — Gugy, — nous
dit que le gouverneur a reçu des dépêches, et que proba-
blement ces dépêches vont noms faire passer au comble
du bonheur. Mais le bonheur ne peut pas nous être annoncé
par ceux qui nous ont causé tant de maux.'LQ plus grand de
tous serait qu'on retirât d'ici des hommes qui ont causé
le malheur de cette colonie. Les institutions dont
nous nous sommes plaints; les injures, les injus-
tices, les abus criants sont encore les mêmes : bien plus,
ils se sont accrus à un degré effrayant. Devons-
nous hésiter à dire que nous sommes gouvernés par
une faction corrompue? On ignore, nous dit-on, si
les abus ne sont pas réparés; mais quand tout leur
sourit, nous les sentons, nous gémissons sous leur
poids. »
Au cours des séances de la session de 1835, qui fut
très courte, les discussions furent toutes aussi montées
de ton que celles dont nous donnons ici une idée. L'année
précédente, lord Aylmer, sous le coup de la lecture des
92 résolutions, s'était permis de dire quelles s'écartaient
tellement de la modération ,et de l'urbanité canadiennes,
que ceux qui ignoraient le « véritable état des choses,
auraient de la peine à se persuader qu'elles n'étaient pas
le fruit d'une fermentation extraordinaire, bien que la
108 LA CONVENTION
plus grande tranquillité régnât au dehors. » C'est cette
appréciation des 92 résolutions que Papineau fit biffer
•des journaux de la Chambre après l'avoir qualifiée d'in-
convenante et d'inconstitutionnelle, malgré les protes-
tations de quelques députés, provoquées par la façon
d'agir de Papineau qui, là où il était le plus fort, aimait
à faire acte * d'autorité, au risque de mécontenter les
timides de son propre camp.
Voyons comment Papineau va riposter à la semonce
■de lord Aylmer; c'est bien la plus virulente de ses
harangues de la session :
« M. Morin nous a dit qu'il n'introduirait pas d'autres
mesures devant le comité que cette pétition; grand
nombre d'autres questions pourraient y être amenées;
mais j'en signalerai une de grande importance, qui
devrait venir aussi devant ce comité: « c'est la harangue
inconvenante et insultante prononcée par Matthew,
lord Aylmer, à la clôture de la dernière session. Rien de
plus avilissant et de plus indiscret que cette harangue :
un homme, qui a une certaine dignité à maintenir,
ne devrait pas s'avilir et se dégrader jusqu'à se com-
plaire dans l'insulte. Cette adresse, faite aux membres,
était faite au peuple: l'injure est pour lui comme
pour nous qui le représentons. Aussi en vain dirait-
on que cette harangue s'adressait à l'ancienne Chambre;
nous avons à venger une offense commise contre tout
le peuple.
« Quant aux griefs énumérés dans cette requête, il
n'est pas nécessaire de s'étendre bien au long: ce sont
des faits notoires. Si l'administration trouve des
défenseurs de ses écarts, alors il faudra entrer dans de
plus longues discussions.
LA CONVENTION 109
« Je me bornerai seulement à dire que le pays souffre
de maux extrêmes et que la douleur et l'affliction sont
descendues jusque dans les chaumières. Les plaintes et
le mécontentement sont généraux. On se demande ce
que signifie donc un gouvernement représentatif, si ses
employés croient que leur commission leur donne le droit
de tout faire et de tout oser. Persuadé de cet état de
choses, témoin de ces sentiments de tous, je m'élèverai
de toute ma force contre une administration qu'il serait
immoral de ne pas dénoncer, qui est soutenue d'une
branche de la législature, qui a l'audace et l'effronterie
de se dire la protectrice de la minorité. Les Anglais de
la minorité sont de mauvais sujets, lorsqu'ils se dis-
tinguent de leurs co^sujets, pour revendiquer des privi-
lèges pour eux seuls; et dès lors ils n'ont plus de droit à
la protection des lois, à moins que le peuple de ce pays
ne soit assez démoralisé pour se soumettre de bon cœur
'à la domination du petit nombre; ce que je ne crois pas.
Mais on nous dit : « soyons frères. » Soyons-le, mais
vous voulez avoir le pouvoir, les places et les salaires,
et encore vous vous plaignez plus que nous. C'est cette
injustice que nous ne pouvons souffrir. Nous de-
mandons des institutions politiques qui conviennent à
l'état de société où nous vivons, et qui rendirent les ci-
devant colonies anglaises beaucoup plus heureuses que
nous ne le sommes; ces réformes changeraient et dispo-
seraient au bien ces hommes, qui dans le Conseil se
croient préposés pour faire le mal; où ils sont entrés
par la flatterie, et où ils se soutiennent par l'oppression.
Voilà pourquoi il n'y a pas un moment à perdre pour
s'assurer d'aussi heureux résultats, s'il est possible.
8
110 LA CONVENTION
« Je recommande donc l'examen du discours de clô-
ture de la dernière session, où l'on se permet contre la
Chambre une censure dont le discours du général Craig,
en 1810, fournit un exemple: lui qui ne faisait qu'em-
prisonner les citoyens tandis que Aylmer les tue.
Pareils discours ont toujours été sujet de remarques,
et celui de la dernière session ne devra pas être passé
sous silence. »
Tout fut mené au pas de charge dans ces séances
mémorables de 1835. Si certains députés patriotes,
effrayés des allures de Papineau, réclamaient le temps
d'étudier la question soumise à leur délibération, ils
étaient rabroués haut la main, soit par le tribun auto-
ritaire, soit par Morin et Lafontaine qui se chargeaient
parfois d'exécuter les récalcitrants. Oelui-ci prit,
plusieurs fois, part aux discussions, y apportant une
véhémence, probablement factice, — qu'on ne lui vit plus
après la grande crise de cette époque. S'il se montre
plus tard vigoureux et énergique, jusqu'à produire le
même effet que l'éloquence la plus emportée, comme le
jour où il plaidait le droit à l'existence de la langue
française au parlement, en 1842, il se montrait, en
généra], froid et d'une grande sécheresse de paroles;
jamais chez lui le moindre effort d'imagination, mais
toujours la logique dépouillée . de tout ornement. Il
n'avait rien de l'allure ni des manières d'un conven-
tionnel, et si la violence a soufflé dans quelques-uns de
ses discours, en 1835, c'est qu'alors, magnétisé par
Papineau, il était l'écho de son chef si dominateur.
C'est à cette session de/1835 /que le grand agitateur
brisa, pour toujours, avec~~ie gouvernement anglais^
LA CONVENTION 111
avec ce parlement où les whigis ne lui inspiraient pas
plus de confiance que les tories: « Quand des ministres
réformistes, disait-il à la Chambre, le 24 février 1835,
qui se prétendaient nos amis, ont été inattentifs à nos
plaintes, devons-nous espérer qu'un ministre tory,
(R. Peel) ennemi des réformes, y fera plus attention ?
Nous ne pouvons rien attendre qu'en lui inspirant de la
crainte ou en le harassant d'importunités. »
L'intransigeance de Papineau qui s'atteste dans ces
paroles devait fatalement le pousser à un conflit avec
le nouveau gouverneur, lord Gosford qui, chargé d'une
mission de conciliation par le gouvernement anglais, et
rempli lui-même d'intentions pacifiques, s'avançait inuti-
lement la branche d'olivier à la main.
CHAPITRE ONZIEME
GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL
Comme la querelle entre lord Aylmer et la Chambre
s'envenimait de plus en plus, le bureau colonial mit fin
à son administration à l'automne de 1835, et envoya à
sa place lord Gosford, en la double qualité de gou-
verneur et de commissaire royal, chargé avec deux
collègues, MM. Grey et Gipps, d'étudier la situation de
la province de Québec, dans le but de chercher une
solution au problème inquiétant dont on ne pouvait se
détacher les yeux «depuis trente ans. *
Le caractère et le tempérament de lord Gosford le
portaient vers la modération. Aussi, à peine arrivé à
Québec, s'efforce-t-il de capter la confiance des Cana-
diens. On le voit se prodiguer à toutes leurs fêtes,
assister aux distributions de prix au Séminaire de
1 Les trois commissaires, ayant M. Elliott pour secrétaire, se mirent à
l'œuvre peu après leur arrivée au Canada. MM. Grey et Gipps s'entendi-
rent sur la politique à suivre a l'égard de notre province. Lord Gosford
refusa son adhésion, sur plusieurs points, a leur rapport, lequel donnait
raison â l'Exécutif sur tout ce qu'il avait fait dans la province. Dans
leurs conclusions, Grey et Gipps allaient jusqu'à suggérer de donner plus
d'avantages à l'électeur anglais qu'à l'électeur' français, recommandaient
une liste civile de £19,C00 votés, non annuellement, mais pour toute la vie
du roi. Ils condamnaient l'application du principe électif appliqué au Con-
seil; approuvaient le maintien de l'acte des terres, et repoussaient le pro-
jet d'union des deux Canadas. Ce rapport fut présenté à la Chambre des
Communes le 2 mare 1837. Il n'eut aucun effet.
114 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL
Québec, et donner un grand bal le jour de la Ste-Cathe-
rine. Son amabilité se manifeste de cent façons, au
point de froisser les bureaucrates et le parti du Conseil
législatif. Un certain docteur Henry, chirurgien
attaché à un régiment anglais alors en garnison à
Québec, résumait l'opinion des siens sur les façons d'agir
de lord Gosf ord, dans une lettre qu'il lui adressait par la
voie des journaux.
« J'ai observé, Milord, la bonté de votre nature qui
s'est traduite de maintes façons. J'ai aussi été étonné
de votre affabilité et de votre politesse envers tous ceux
qui vous approchent, et vous me pardonnerez si j'ajoute
que vos actes multipliés de charité particulière me sont
connus. Vous avez entrepris la tâche de réconcilier des
gens aux intérêts, aux passions, et aux préjugés con-
traires et vous avez apporté à votre entreprise toute la
cordialité d'un généreux Irlandais. Plaise au Ciel que
vos nobles efforts pour calmer les tempêtes politiques
n'aient pas été tentés en vain! Je suis profondément
chagrin croyant, comme je le fais, que votre honnêteté
et votre bonté de cœur vous induisent en erreur. Je
crois, Milord, que vous dépensez en vain votre politesse
et que vous vous efforcez inutilement d'être aimable.
Il y a sur votre route un obstacle fatal, insurmontable.
H y a en face de vous un homme: Papineau, que vous
ne pouvez convertir, parce qu'il est absolument réfrac-
taire à toute conversion, à raison de son esprit croche et
de ses dispositions malveillantes. Il va transformer tou-
tes concessions publiques en une demande pour de nou-
velles faveurs, tandis que son palais moral dévié, en
iépit de ses plus larges sourires et de son langage le
i» choisi, fera tourner votre bourgogne en vinaigre. »
GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 115
Il est vrai que Papineau se rendit quelquefois aux
invitations de lord Grosford qui déclarait plus tard, en
1845, que s'il eût mieux connu le tribun, il aurait pu
s'entendre avec lui. * Mais un malheureux incident
vint briser l'apparente harmonie naissante; nous disons
apparente, car il se peut que Papineau ne se soit rendu
1 En 1845, lord Gosford écrivait à Dominick Daly une lettre qui est à
lire. Il y justifie jusqu'à un certain point la conduite de Papineau anté-
rieure aux événements de 1837, et ne cache pas l'estime qu'il avait pour notre
compatriote. Voici cette intéressante lettre :
"J'ai suivi avec anxiété les événements qui se sont passés au Canada.
J'avoue que je n'ai jamais considéré les mesures prises comme devant as-
surer le bonheur d'une partie des états de Sa Majesté, et j'ai toujours re-
gardé l'union des deux provinces comme une dangereuse expérience. En
supposant même qu'elle fut désirable, peut-on imaginer quelque chose de
plus injuste, de plus arbitraire, de plus mal a propos que les moyens aux-
quels on a eu recours pour l'opérer; mieux calculée, dans mon humble opi-
nion, pour perpétuer les divisions et les animosités plutôt que pour les faire
disparaître et les faire oublier afin de rendre le peuple uni et heureux.
Une faction, prise de l'ambition de dominer, ne voulait rien moins que le
pouvoir absolu, et on aurait dû résister à ses desseins en s'occupant sans
cesse des intérêts de la grande majorité du peuple. Telle est l'opinion que
j'ai toujours eue, et je n'ai jamais été tenté d'en changer. J'ai été heureux
d'apprendre le retour de M. Papineau au Canada, et de savoir qu'il jouit
d'une bonne santé. Je ne crois pas qu'il y ait eu entre nous deux de sé-
rieuses divergences d'opinion sur l'ensemble des affaires du Canada. Il
insistait sur certains points en matière de réformes que je n'avais pas le
droit d'accorder, bien que j'eusse été heureux plusieurs fois de pouvoir le
faire.
J'ai toujours regretté qu'il ne fut pas resté a Québec en 1837. J'ai
toujours regardé comme une malheureuse affaire son départ pour Montréal,
où les factions faisaient rage. S'il fut resté à Québec, que de chagrins et
de rancunes auraient été évités Je me rappelle avec beaucoup de plaisir
les conversations que j'ai eues avec M. Papineau, — conversations dans les-
quelles il m'a exprimé des sentiments et des opinions qui font le plus grand
honneur à son cœur et a son intelligence. Si vous le rencontrez, veuillez
lui présenter mes compliments et mes meilleurs souhaits si vous croyez
qu'ils puissent lui être agréables."
116 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL
au château St-Louis que pour découvrir, en causant avec
lord Gosford, quelles étaient les véritables intentions
du bureau colonial? Le dessein de chercher, dans
l'annexion, la liberté que Downing Street s'obstinait à
nous refuser le tenait alors fortement. Cependant
n'est-il pas présuma-blé qu'il ait senti, en présence de
l'immense responsabilité qu'il assumait, quelque hési-
tation à marcher de l'avant et que celle-ci l'ait porté à
tendre l'oreille aux propositions du gouverneur? D'un
autre côté, son attitude ne se fortifierait-elle pas de cette
tentative de reconciliation, car il pourrait dire plus tard,
qu'il n'avait passé le Rubicon que le jour où toute voie
pour retourner en arrière, lui était fermée.
Lord Gosford convoque les Chambres au mois d'oc-
tobre 1835, et dans un discours d'une grande modération
fait un touchant appel à l'esprit de conciliation des
deux partis, Canadiens et Anglais « sortis des deux
premières nations du monde. » Un bon nombre de
députés étaient portés à écouter les paroles bienveil-
lantes du gouverneur, lorsque la publication, à Toronto,
des instructions secrètes données à lord Gosford vint
tout bouleverser. Ces instructions parurent aux plus
ardents comme un démenti complet aux avances de
lord Gosford, qui laissait espérer le redressement des
griefs. Or, Downing street écrivait secrètement à lord
Gosford qu'il ne fallait faire aucune concession aux
Canadiens sauf sur un point: on abrogerait, peut-être,
la loi des terres, cette mesure inique du parlement
anglais, qui avait permis à des spéculateurs de s'em-
parer d'un million d'acres du meilleur de notre sol.
Après cet incident tout espoir d'un rapprochement,
GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 117
que la conduite modérée de G-osford avait fait naître
chez le petit nombre, s'évanouit et il semble qu'un
mauvais génie se plaît à jeter dans l'atmosphère em-
brasée, de nouveaux aliments de conflit et d'agitation.
Qu'avait répondu la mère-patrie aux 92 résolutions? Il
n'était venu de Londres que des promesses évasives et
des menaces qui avaient fait dire un jour à O'Connell en
pleine Chambre des communes: « Si c'est ainsi que vous
entendez la justice (If this is what you mean by justice)
le Canada n'aura bientôt plus rien à envier à l'Irlande.
L'aveu même de l'honorable ministre des colonies est
une preuve des abus commis par ceux qui gouvernent le
Canada, puisque sur une population formée de plus
de trois quarts de Canadiens-Français, on ne lui accorde
seulement qu'un quart des emplois publics. La compo-
sition du Conseil législatif aussi est vicieuse, puisque
parmi ses membres, les uns sont ou ministres, ou juges
ou fonctionnaires publics, ce qui donne un double avan-
tage au gouvernement. »
C'est au milieu des passions des uns et de la terreur
des autres que le gouverneur convoque de nouveau le
Parlement — session de l'automne de 1836. — Le discours
du trône trahit son inquiétude et ses alarmes. Gosford
s'efforce de dissiper la fâ&heuse impression produite
par les extraits des instructions secrètes, qui dans leur
texte complet, dit-il, ne comportent pas le sens que l'on
a voulu leur donner, puis il annonce qu'il n'a convoqué
les chambres que pour obtenir des subsides! La voici
encore revenue cette éternelle affaire qui, depuis 1820,
se présente entre le Conseil et la Chambre comme une
pomme de discorde! A la dernière session, Papineau
118 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL
n'a consenti à voter les deniers nécessaires anx services
publies, que pour six mois, mais comme le malentendu
subsiste encore avec des circonstances aggravantes, il
fait signifier à l'Exécutif que cette fois la Chambre se
refusera à toute initiative et qu'elle s'enfermera dans
une inaction absolue tant qu'il n'aura pas été fait droit
à ses réclamations. Comme on dirait aujourd'hui: la
Chambre était en grève. Dans sa réponse au discours
du trône, elle disait : « Nous avons décidé qu'il ne con-
venait pas de discuter les différentes questions soumises
à la Chambre par votre Excellence, tant qu'elle n'aurait
pas donné plus en détail, les raisons qui lui ont fait con-
voquer le Parlement. » Ceci se passait le 24 septembre,
et comme le 4 octobre suivant, Papineau et ses amis
persistaient dans leur entêtement, le gouverneur les
congédiait. « Vu qu'il n'y a aucun bon résultat à
attendre de vos délibérations, je me hâte de mettre fin à
cette session ».
On marche dès lors à grands pas vers un cataclysme.
L'agitation dans le pays augmente de jour en jour; c'est
en vain que le clergé, qui depuis 1834, s'est détaché de
Ta pineau, à la vue de ses allures révolutionnaires et de
ses exagérations manifestées dans les 92 résolutions,
^'efforce de faire échec à l'entraînement populaire.
Des amis du tribun, outrepassant ses instructions,
prêchent ouvertement la rébellion, la résistance à l'An-
gleterre et l'annexion aux Etats-Unis, qui délivrera les
habitants du pays de la tenure seigneuriale et de l'obli-
gation de payer la dîme aux cures. Ces appels aux pas-
sions populaires et l'attitude pleine de provocation de
Papineau jettent l'alarme parmi un grand nombre
GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 119
d'hommes sérieux, qui se rangent du côté du gouverneur.
C'était là un signe de révolte dans les rangs des
patriotes qui, l'année précédente, appuyaient unani-
mement leur chef. La défection s'était du reste étendue
à presque toute la députation de Québec. Elzéar Bédard
avait été un des premiers à fléchir, effrayé par l'oppo-
sition outraneière de Papineau. Cependant c'était lui qui
avait présenté les 92 résolutions à la session de 1834.
On insinua, dans le temps, que l'agitateur lui avait confié
cette mission importante, pour le retenir dans son
camp et que, dès 1834, des soupçons planaient sur la
vigueur de ses principes. Allait-il suivre Neilson, Cu-
villier, Debartzch et Quesnel ? On se perdait en conjec-
tures, lorsque Gosford lui donna la succession du juge
Kerr. L'invective de Papineau, exaspéré par cette
désertion, le poursuivit jusque sous l'hermine du ma-
gistrat.
Etienne Parent, qui fut le plus puissant journaliste
de l'époque et un des esprits les mieux équilibrés dont
les Canadiens puissent s'honorer, s'éloignait aussi des
violents pour prêcher la modération tout en continuant
à réclamer le redressements des griefs. Cette dernière
défection, — justifiable à notre sens, — laissait arriver
sans contradiction auprès de Papineau les conseils des
hommes avancés comme Nelson, O'Callaghan portés
aux résolutions extrêmes.
L'année 1837 s'ouvrit sous de sombres auspices, et au
milieu de l'effervescence des passions politiques que les
agitateurs entretenaient, l'on apprit la stupéfiante
nouvelle que lord John Russell, loin de se rendre aux
demandes des Canadiens, venait de proposer aux Com-
120 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL
munes, de donner au gouverneur le droit de dépenser
les revenus publics de la province, sans l'autorisation de
la Chambre. Ce coup porté à la constitution, cette
réponse inattendue aux 92 résolutions et aux nom-
breuses pétitions qui demandaient une plus large appli-
cation du régime parlementaire, eut un retentissement
extraordinaire dans le pays. Pour justifier ces mesures,
John Russell faisait remarquer que, depuis 1832, la
Chambre avait toujours refusé de voter les subsides né-
cessaires. Sans doute, il devenait urgent de mettre fin à
cette situation anormale, mais était-il raisonnable de re-
jeter sur l'Assemblée législative seule la responsabilité
d'un ordre de choses produit par Papineau et ses amis
d'une part, et de l'autre par le Conseil législatif et le
Bureau colonial. Dans l'état des esprits, ce coup d'auto-
rité ne constituait-il pas une grande maladresse, ne ten-
dait-il point à justifier les prétentions de Papineau allant
à dire que l'on ne pouvait rien attendre d'équitable du
parlement anglais qui au lieu de confier và la Chambre les
privilèges qu'elle avait le droit de réclamer, osait les
restreindre. 1
Il ne se fit pas faute de profiter de l'erreur de ses
adversaires et de l'exploiter au profit de sa cause, qui
n'en restait pas moins désespérée. En effet l'appui des
autres colonies anglaises qui avaient, elles aussi, à se
plaindre du Bureau colonial et sur lesquelles il avait
fondé de grandes espérances, lui manquait sur toute la
ligne. Pendant plusieurs années, Papineau s'était em-
ployé avec une grande habileté à réunir les mécontents
du Haut-Canada, du Nouveau-Brunswick et de la Nou-
1 Les résolutions Russell furent mises de côté le 23 octobre 1837.
GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 121
velle-Ecosse sous sa direction, pour qu'ils fissent cause
commune avec nous. A ,un moment donné l'opposition
dans ces provinces était devenue considérable, mais le
gouvernement avait fini par reprendre l'ascendant par-
tout, ce qui laissait le parti libéral de Québec isolé dans
la lutte.
Plus la situation semble sans espoir, plus Papineau et
ses lieutenants puisent d'audace dans leur exaltation.
Aussi les voit-on entrer en campagne pour dénoncer les
résolutions Russell. Papineau s'est toujours défendu
d'avoir voulu recourir aux armes, mais le langage qu'il
emploie alors dans les différentes assemblées où il pa-
raît ne respire que la sédition. On n'y relève que des
appels à la violence, de nature à motiver son arrestation
pour haute trahison. C'est ainsi qu'il prêche la contre-
bande, recommande à ses amis de s'adresser au Congrès
des Etats-Unis pour obtenir le redressement des griefs
dont ils se plaignent, et ne tarit pas d'éloges à l'adresse
des révolutionnaires américains de 1774. A Saint-
Ours, le 7 mai 1837, il fait déclarer que, « nous ne
pouvons regarder autrement le gouvernement qui
a recours à rinjustice, à la force et à une violation
du contrat social, que comme un gouvernement
oppresseur, un gouvernement de force, pour lequel
la mesure de notre soumission ne devrait être désormais
que la mesure numérique jointe aux sympathies que nous
trouverons ailleurs. » Papineau ne lève-t-il pas aussi le
drapeau de la révolte à St-Laurent, le 15 mai 1837,
lorsqu'il dit que « les résolutions de Russell sont une
tache indélibile que le peuple ne doit ni ne veut s'y
soumettre; que le peuple doit transmettre ses droits à
sa postérité fut-ce au prix de ses biens et de son sang. »
122 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL
Puis il continue sur le même ton:
« Nous sommes en lutte avec les anciens, ennemis du
pays: le gouverneur, les deux conseils, les juges, la
majorité des fonctionnaires publics que vos repré-
sentants ont dénoncés depuis longtemps, comme
formant une faction corrompue, hostile aux droits du
peuple et mue par l'intérêt seul à soutenir un système
de gouvernement vicieux. . . Cette faction a toujours la
même volonté de nuire, mais elle n'a plus le même
pouvoir de le faire: c'est toujours une bête malfaisante,
qui aime à mordre et à déchirer, mais qui ne peut plus
que rugir parce que vous lui avez rogné et limé les dents.
Pour eux, les temps sont changés . . . En 1810, un mauvais
gouverneur jetait les représentants en prison: depuis
ce temps, les représentants ont chassé les mauvais gou-
verneurs. Autrefois, pour gouverner et mettre à l'abri
des plaintes de l'Assemblée les bas courtisans, ses com-
plices, le tyran Craig était obligé de se montrer, pour
se faire croire bien plus méchant qu'il n'était. Il n'a pas
réussi à faire peur; le peuple s'est moqué de lui et des
proclamations royales, des mandements et des sermons
déplacés, arrachés par surprise, et fulminés pour le
frapper de terreur. Aujourd'hui, pour gouverner et
mettre les bas courtisans, ses complices, à l'abri de la
punition que leur a justement infligée l'Assemblée, le
gouverneur (Gosford) est obligé de se montrer larmoyant
pour faire pitié, et de se donner pour bien meilleur qu'il
n'est en réalité. Il s'est fait humble et caressant pour
tromper . . . Néanmoins, le mal n'est pas consommé,
et ses artifices sont usés... Il ne peut plus acheter
les traîtres, il ne peut plus tromper des patriotes; et
comme dans un pays honnête, le nombre des lâches qui
GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 123
sont en vente et à l'encan ne peut pas être considérable,
ils ne sont pas à craindre ».
Les souvenirs de l'histoire des Etats-Unis ne cessent
de hanter l'esprit de Papineau et des patriotes. Us
trouvent, dans l'exemple des révoltés de 1774, des motifs
de poursuivre la lutte et des raisons d'espérer d'en
sortir vainqueur. Aussi toute leur conduite est calquée
j sur celle des compagnons de Washington. Les réso-
lutions de l'assemblée de St-Charles ne rappellent-elles
pas la déclaration de l'indépendance? Les Américains
avaient un jour décidé de ne plus acheter de marchan-
dises anglaises. Les patriotes de 1837 se promettent,
à l'instar de leurs prototypes, de remplacer les coton-
nades et les draps de Manchester par les produits de
l'industrie domestique et la courte session de* 1837, (du
18 août au 26) vit le curieux spectacle de tous nos dépu-
tés habillés d'étoffe du pays. 1 Les patriotes finirent par
1 Le Mercury, de Québec, raillait en ces termes les députés à leur arrivée
dans cette ville, le jour de l'ouverture du Parlement, le 18 août 1835 :
A number of Her Majesty's lièges of this city — ourselves among the number
— are still suffering from " pains in the sides " occasioned by their cachinatory
powers having been cruelly overrated and worked upon yesterday about noon,
by a number of individuals who arrived from Montréal in the steamer Canada.
Thèse were no others than Members of the House of Assembly attired in étoffe
du pays, conformably to gênerai orders lately issued from smuggling head-
quarters.
" Mr Rodier's dress excited greatest attention, being unique, with the ex-
ception of a pair of Berlin glove3, viz : frock coat of granité colored étoffe du
pays ; inexpressibles and vest of the same material, striped blue aud white ;
straw hat and beef shoes, with a pair of home-made socks, completed the outré
attire, Mr Rodier, it was remarked, had no shirt on, having doubtless been
unable to smuggle or manufacture one."
" Dr O'Callaghan'8 " rig out" was second only to that of Mr Rodier, being
complète with the exception of hat, boots, gloves, shirt (he had a shirt) and
spectacles.
" Mr Perrault (Ovide, qui fut tué à la bataille de Saînt-Denis) : Smalls and
124 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL
dépasser leurs modèles, car ils recommandaient à leurs
amis de se livrer à la contrebande comme à une œuvre
pie. Les rebelles de 1774 avaient eu leurs «Sons of
liberty » et Montréal verra, au mois de novembre, ses
« Fils de la liberté » échanger des horions et quelques
coups de fuisil avec la société rivale du Doric Club, com-
posée des ennemis (les plus acharnés de Papineau. La
Minerve, le V'mdicator, les deux seuls journaux attachés
à la cause des patriotes, redoublaient de violence; le
premier allait un jour jusqu'à dire: «Notre unique
espoir est d'élire nous-mêmes notre gouverneur, en
d'autres termes, de cesser d'appartenir à l'Empire bri-
tannique. » Il y eut aussi dans le Bas-Canada des
assemblées à Québec, à Yamaska etc, qui condamnèrent
Papineau et ses lieutenants. Il faut voir avec quelle
rage la Minerve s'emporte contre les chouayens et les
bureaucrates opposés à Papineau et contre M. Etienne
Parent, décrété un jour de trahison, parce qu'il con-
seillait le calme, et contre l'autorité ecclésiastique cou-
waistcoat of the prevailing material ; remainder of attire composed of real
British duty paying articles.
** Mr Viger (Beau Viger). — Vest only as far as we could ascertain, of étoffe.
" Mr Meilleur : Same as Mr Perrault.
" Mr DeWitt : do
" Mr Cherrier : . do
" Mr Duvernay (propriétaire de la Minerve et fondateur de la St-Jean-Bap-
tiste), same as Mr Perrault.
" Mr Jobin : Complète with the exception of boots, shirt and spectacles.
Dr Cote : A full suit of linsey-woolsey, viz : grey frock-coat, trimmed with
black ; unmentionables and vest of the same material, striped blue and whitc ;
" a shocking bad hat " so worn that it was impossible to distinguish any traces
by which the country in which it wa3 manufactured could be ascertained. Dr
Cote stumbled upon the block avoided by Mr Rodier, and sported hose, shirt,
spectacles, shoes, etc.. of vile British manufacture and materials.
" Mr Lafontaine : Same as " Beau Viger." — Québec Mercury.
GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 125
pable de prêcher la modération et de prémunir le peuple
contre les entraînements révolutionnaires !
Certes, le gouverneur et les autorités pouvaient
bien s'alarmer lorsque leur arrivait aux oreilles l'écho
de cette autre partie du discours de Papineau, à St-
Laurent:
« Un membre du parlement anglais, de la plus grande
fortune, des plus beaux talents, des meilleurs principes,
du dévouement le plus honorable à la cause du peuple,
à l'amour de la justice et à la liberté du Canada, s'est
écrié en présence des ministres : « Si vous prétendez
« consommer votre œuvre d'iniquité, c'est pour les
«Canadiens une obligation morale de vous résister;
« oui, si le même sang coulait dans leurs veines que
«celui qui a produit les Washington, les Franklin, les
« Jefferson, ils vous chasseraient de leur pays, comme
« vous avez été justement chassés de vos anciennes
« colonies. » Il y a eu, à Londres, des assemblées dans
lesquelles le peuple a fait écho à ces énergiques invec-
tives contre de coupables ministres, à cette bienveillante
sympathie pour vos souffrances, à ces encourageants
avertissements, qu'il est de notre devoir et de notre
intérêt de repousser la violence par la violence: Je dois
le dire, ce n'est ni la peur, ni le scrupule, qui nie portent
à dire que l'heure n'est pas sonnée où nous devons
répondre à cet appel. Ce n'est pas la peur; si la néces-
sité y était, la force du pays, dans son éloignement de
l'Angleterre et sa proximité des Etats-Unis, pourrait
effectuer cet objet. Ce n'est pas le scrupule... Ce
serait, pour ainsi dire, s'associer aux réputations les plus
grandes et les plus pures, que de marcher avec succès
dans la voie qu'ont tracée les patriotes de 74. La
9
126 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL
situation des deux paye est différente, et nos amis
d'Angleterre ne la comprennent pas, quand ils nous
croient dignes de blâme, ou une race inférieure, si nous
ne résistons pas tout de suite. . . Faut-il l'abattre, ou
n'est-il pas mieux d'user un mauvais gouvernement? »
Le district de Québec se refroidissait de plus en plus
et s'éloignait de Papineau; ses lieutenants: Morin,
le Dr Taché, Bouchette, ne trouvaient guère d'écho à
leurs violents discours. A Deschambault, M. Morin
dénonça les projets de Russell.
« C'était, selon l'orateur, la mainmise sur nos finances
contre la volonté de nos représentants, une violation de
nos droite, une spoliation de nos deniers qu'il fallait
empêcher à tout prix. Le peuple anglais n'a aucune
sympathie pour les Canadiens, ajoutait-il, et nous devons
en chercher ailleurs. On nous méprise, on veut nous
opprimer, nous anéantir. Il n'y a plus de liberté pour
nous. L'esclavage va devenir notre partage. Cet état
de choses ne doit durer que tant que nous ne pourrons
pas le repousser. » Lorsque l'on considère ces paroles de
M. Morin, le plus modéré et le plus doux des hommes,
on peut se faire une idée de l'état d'esprit des meneurs
violents qui l'entouraient.
Mgr Lartigue, alors évêque de Montréal, n'avait pu
rester indifférent au mouvement dangereux qui prenait
de jour en jour plus de force dans son diocèse.Un premier
avertissement donné à son clergé, au mois de juillet,
pour l'engager à maintenir le peuple dans les voies du
devoir, fut suivi, au mois d'octobre, d'un mandement
dans lequel l'évêque exhortait ses ouailles à se défier des
exaltés qui le poussaient à la révolte.
C'est la Téunion de St-Charles, dite l'assemblée des
GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 127
six comtés, — la dernière de la série et la plus importante
de toutes, — qui avait déterminé l'intervention de l'auto-
rité religieuse. A raison des déclarations qui y furent
faites, des personnages qui y figurèrent, elle compte
comme la plus sérieuse des démonstrations de l'été et de
l'automne de 1837; ce fut comme l'avant-coureur de l'ex-
plosion du mois suivant. Papineau y figure encore au
premier plan, ayant à ses côtés Nelson, L. M. Viger,
Lacoste, Côte, Storrow Brown et Girod; autant d'é-
trangers que de Canadiens.
On avait fait, pour la circonstance, des frais de mise
en scène plus qu'ordinaires. On planta, sur la place
publique, l'arbre de la liberté au milieu des accla-
mations des patriotes venus des six comtés voisins; par-
tout des devises significatives bien en situation: Vive
Papineau et le système électif, L 'indépendance, Nos amis du
Haut-Canada. Les hommes d'action, comme Nelson et
Brown, prirent ici plus qu'ailleurs le pas sur ceux qui
voulaient s'en tenir aux moyens constitutionnels pour
obtenir le redressement des griefs, à tel point que Pa-
pineau en fut effrayé. Aussi son discours se ressentit
de son état d'âme et fut trouvé trop modéré. Pendant
qu'il déconseillait tout recours aux armes, recom-
mandait seulement à ses auditeurs de n'acheter aucune
marchandise anglaise afin d'affamer le fisc, Nelson
s'écriait : « Pas de petits moyens, l'heure a sonné de
fondre des balles ». Un mois plus tard, on trouvera
Nelson et Brown, à St-Charles et à St-Denis, au milieu
du crépitement de la fusillade et du sifflement des
balles que ces généraux appelaient alors de leurs vœux pour
leur malheur et celui de tant de pauvres patriotes
aveuglés.
Page 129
j- j- ^x^ja>
9 ^
L vl
S^.rt Tti ..
k
,- ^ :*- *;
iMsa
^^Èt
BSC*'-
&&£'
\
LES EXILES CAHABiJEm
La Kravun- et-dowwM repréaente les huit Canadien» exilés aux Bermndes par ordre de lord Dnrham. Au centra
so voit l'humble maison oue les autorités de Hamllton, capitale des îles, leur avait aligné) me domicile.
Cette gravure très rare a été donnée à l'auteur par l'abbé Casgrain, qui l'avait reçue d'un ami de passage aux
Bermudas.
CHAPITRE DOUZIEME
AUX ARMES
Maladresses sur maladresses d'un côté, et de l'autre
violences de langage, que les premières provoquent si
elles ne les justifient point; tel est le bilan des actes et
des paroles qui suivent les résolutions Russell et en-
traînent dans une mêlée sanglante les forces rivales
rendues inconscientes, sous la pression de passions sans
cesse surexcitées. Au mois de novembre 1837, c'est un
emballement général à Montréal, centre de l'agitation:
rixes dans les rues, le 7 de ce mois, entre les consti-
tutionnels du Doric Club et les Fils de la liberté] sac des
bureaux du Vindicator, démonstrations hostiles au domi-
cile de M. Papineau. Cédant aux instances d'un prêtre,
son ami personnel, qui lui conseille de quitter la ville,
parce que sa présence à Montréal est une cause de dé-
sordre, il part pour St-Hyacinthe, et l'autorité, longtemps
endormie et indifférente, s'éveillant enfin avec cette vi-
ision effarée, qui, dans les temps de crise, grossit démesu-
rément les objets et les déforme, s'imagine que le tribun
s'en va organiser une prise d'armes. .Sans réfléchir, elle
décrète de haute trahison, Papineau, O'Callaghan, Wol-
fred Nelson et Morin, et lance coutre eux des mandats
d'amener. C'était aller trop vite et trop loin. Si
Gosford eût, dès les premières assemblées au mois
130 AUX ARMES
de mai, pris des mesures d'ordre, personne n'aurait
bougé. A l'heure où nous sommes, au milieu de no-
vembre, tout marche au pas de course, ce ne sont plus
les hommes qui dirigent les événements, ce sont les évé-
nements qui emportent les hommes, et les fusils vont
partir tout seuls comme sous une poussée mystérieuse.
Entre-temps, ordre est donné d'arrêter, à St-Jean, De-
maray et Davignon, comme fauteurs de troubles. Une
compagnie de la Montréal Volunteer Cavalry, qui les a faits
prisonniers, est attaquée sur le chemin de Chambly, à
Longueuil, et fiorcée de les abandonner aux mains de Bo-
naventure Viger, qui a monté ce coup de main avec
quelques patriotes. Bataille des Fils de la liberté et du
Dorie Club, à Montréal, délivrance de Demaray et
Davignon; voilà les escarmouches avant-courrières des
affaires plus sérieuses de la rivière Richelieu.
Les généraux improvisés, Wolfred Nelson et Storrow
Brown, avaient réuni, à St-Denis et à St-Charles,
quelques centaines de patriotes déterminés à empêcher
l'arrestation de Papineau et d'O'Calilaghan. Le co-
lonel Gore, vieil officier qui avait pris part à la bataille
de Waterloo, fut chargé de disperser ces « rebelles »
et d'arrêter leurs chefs. Gore devait se rendre à Sorel,
et de là, remonter le Richelieu jusqu'à St-Denis,
pendant que le colonel Wetherall s'avancerait à sa
rencontre, en partant de Chambly.
Gore acrrive à Sorel, avec ses soldats, le 22 novembre,
et se met le soir même en marche pour St-Denis, où il
arrive abonne heure le matin du 23. Nelson s'était
préparé à faire une résistance sérieuse, bien que ses
soldats improvisés fussent mal armés, les uns de
AUX ARMES 131
vieux fusils de chasse et les autres de fourches et de
faux. Plusieurs attaques des soldats anglais furent
repoussées. Après un combat de trois heures, Hughes
qui commandait sous Gore, fit sonner la retraite. Un
officier anglais, le lieutenant Lysons, présent à l'affaire
de St-Denis, nous en a laissé une description assez fidèle
que nous reproduisons ici :
« A dix heures du soir, dit cet officier, le 22 novembre,
les troupes du colonel Hughes se formèrent en colonnes
en face des casernes de Sorel. Il pleuvait à torrents,
il faisait une nuit noire comme de l'encre. Nous avions
instruction de faire route par un chemin détourné,
appelé le Pot-au-Beurre, dans le but d'éviter Saint-Ours,
en possession des rebelles, disait-on. J'attachai une
lanterne au bout d'un bâton et je la fis porter en tête de
la colonne. Mais quelle horrible marche! hommes et
chevaux pataugeaient dans la boue épaisse avec de l'eau
parfois jusqu'aux genoux; je n'étonnerai personne en
disant que notre petite armée fut bientôt désorganisée.
L'arrière-garde perdit de vue la lumière de la lanterne;
de là, des délais et des ennuis sans fin. Le matin, la
neige remplace la pluie et il fait très froid; le jour
trouve la malheureuse colonne à moitié gelée, à quatre
milles de Saint-Denis.
« Il nous parait évident que les rebelles sont sur le
qui-vive. Les cloches de l'église sonnent le tocsin, et
déjà paraissent, sur notre flanc gauche, un certain
nombre de tirailleurs. Nous trouvons les ponts con-
duisant à St-Denis tous rompus; aussi rapidement que
possible je les fais reconstruire, assez rapidement pour
/
132 AUX ARMES
y faire passer notre pièce de campagne. La colonne
s'avance, le capitaine Markham en tête. En arrivant au
village, nous essuyons une fusillade bien nourrie.
Markham marche toujours du côté <*es rebelles, s'em-
parant des maisons, l'une après l'autre. Il s'arrête juste
au point où une barricade jetée au milieu de la rente, et
une grande maison de brique fortement fortifiée lui fent
obstacle. A ce moment le capitaine Crompton, avec
une compagnie du 60e, et le capitaine Maitland, avec
une compagnie du 24e, prennent part à l'action ainsi
que la pièce de campagne. On se bat jusqu'à une heure
avancée de l'après-midi. L'ennemi est solidement
établi et il paraît recevoir du renfort. Markham
réussit à prendre une autre maison, mais il est sérieu-
sement blessé de deux balles, une au cou et une au
genou. Plusieurs de ses hommes ne sont pas mieux
traités que lui; enfin comme les soldats n'avaient rien
eu à manger depuis la veille, et que les munitions
manquaient, le colonel Gore fait sonner la retraite.
« Nous n'avons pas d'ambulance et nous sommes
obligés d'abandonner les blessés, au nombre de 17, après
avoir fait panser leurs blessures. Le nombre de soldats
tués s'élevait à 6. Le colonel Markham se retire le
premier sous le feu des maisons voisines ; cet officier,
adoré de se® hommes, est porté par ses soldats. Il joue
de malheur, car il reçoit une nouvelle blessure à la
jambe, et ceux qui le portent sont aussi blessés. Us
avaient à traverser un champ nouvellement labouré et
durci par la gelée. Nous allons à leur rencontre pour
les aider à traverser la clôture et nous installons le
pauvre blessé sur la seule charrette qui nous reste, et
AUX ARMES 133
nous le mettons, à l'abri. Nous battons en retraite par
la route que noue avions suivie le matin, et de là, nous
inclinons à gauche, pour suivre la route le long de la
rivière.
« Le lieutenant-colonel Hughes, qui conduit l'ar-
rière-garde avec beaucoup de sang-froid et d'énergie,
arrête les rebelles acharnés à notre poursuite. La nuit
vient et avec elle un froid intense; les chevaux attelés
au canon sont complètement rendus. Nous faisons
tout en notre possible pour sauver le canon; j'y attèle
mon cheval ainsi que celui de Crompton, nous le traînons
à une petite distance, il enfonce dans le sol, il est impos-
sible de le tirer de là. Nous l'abandonnons après l'avoir
encloué et jeté les munitions qui nous restent dans la
rivière. Un grand nombre de soldats sont nu-pieds.
Les mocassins canadiens (le vulgaire soulier de bœuf)
qu'on leur a donnés, ont été coupés par la glace et la
terre durcie. Le matin, les colonnes traversent St-Ours,
moi, sur mon cheval boiteux, (il avait été légèrement
blessé à la jambe). H y a de la lumière dans chaque
maison et nous nous attendons à être attaqués, mais
heureusement, il n'en est rien, et nous passons sans
encombre au delà du village. Le colonel Gore nous
fait faire halte près d'une grande maison de ferme, et les
hommes, à moitié morts de faim et de fatigue, sont
heureux de se reposer dans les granges et les étables.
Je réussis à trouver la provision de pommes de terre de
l'habitant, et j'en fais bouillir assez pour en donner trois
ou quatre à chaque soldat. Nous partons. A peine
étions-nous en route que nous rencontrons un renfort
envoyé à notre secours; deux canons et un détachement
134 AUX ARMES
d'infanterie. Après nous être consultés si nous devions
retourner à St-Deniis ou continuer notre retraite, nous
décidons., vu que les hommes sont sans chaussures et
sans nourriture, d'aller à Sorel nous réorganiser. »
Ici se place un pénible ' incident. A la veille de la
jbataille, Papineau quitta St-Denis, à la demande du Dr
Nelson, qui lui aurait dit : « Ne vous exposez pas inuti-
lement; vous nous serez plus utile après le combat
qu'ici. » Papineau obéit, mais plus tard les événements
politiques ayant séparé ces deux hommes, Nelson accusa
Papineau de lâcheté, niant l'avoir jamais prié de quitter
le champ de bataille. Il convient de faire bénéficier le
tribun du doute qui s'est élevé sur cette question et de
croire que Nelson lui a bien donné l'ordre de s'en aller.
Ajoutons toutefois que si Papineau avait refusé d'obéir,
j la postérité ne lui en aurait pas conservé rancune.
Wetherall, que le mauvais temps avait empêché de
marcher sur St-Charles, le 22, comme il avait été con-
venu, se porte en avant, le 25, et arrive à St-Charles le
jour même. Avec des troupes bien armées et appuyées
de quelques pièces d'artillerie, il devait avoir vite raison
des bandes indiciplinées de Brown, ayant comme moyens
de défense des canons de bois, et des fusils démodés.
Dans un rapport qu'il fit sur l'affaire de St-Charles,
Brown déclare qu'il avait 109 fusils à la disposition de
ses hommes. Wetherall se poste à une petite distance du
village, et ouvre le feu sur le point qui lui semble le plus
fortifié, — une partie du village entourée d'une palissn de,
— et comme les assiégés qu'il espère déloger à coup de
canons ne bougent pas, il donne le signal de l'assaut.
Il en fait alors un carnage terrible. Un témoin oculaire
AUX ARMES 135
prétend avoir compté 150 morts. Toutes les maisons
de l'endroit, — sauf celle de M. Debartzch, — furent
incendiées.
Il fut dit dans le temps que Brown s'était enfui avant
l'action. A cette accusation il répondit dans une lettre
écrite à Nelson, en 1841, qu'après être allé au-devant
de l'ennemi, il avait dû battre en retraite avec ses
soldats qu'il essaya en vain de contenir mais que
« finding after a long trial my strength and authority
insufficient, I considered my command gone, turned my
horse and rode to meet you at St. Denis where I arrived
at midnight. »
Il était à espérer qu'après l'affaire de St-Charles, les
patriotes, voyant l'Inutilité de toute résistance, n'iraient
plus s'offrir inutilement en holocauste aux soldats de
Colborne investi, dès le début de l'insurrection, du com-
mandement général de toutes les troupes. On avait
compté sans l'exaltation et la témérité du Dr Chénier,
de Saint-Eustache, qui avait réuni à ce village un
bon nombre de paysans aveuglés. C'est en vain que
le curé de la paroisse, M. Paquin, et quelques amis
essayèrent de le détourner de son projet, d'en venir
aux mains avec les soldats de l'armée régulière en
lui rappelant le désastre de St-Charles. Chénier et le
suisse Amury Girod, qui commandait les troupes, ne
voulurent rien entendre. Ils allèrent jusqu'à dire, pour
encourager leurs adhérents, — étaient-ils sincères? — que
des nouvelles plus récentes reçues de Saint-Charles,
annonçaient que les patriotes étaient sortis vainqueurs
de la bataille. Colborne marcha sur St-Eustache, le 14
décembre, avec une petite armée que Chénier vit arriver
13G AUX ARMES
sans broncher,pendant que Girod,saisi de terreur,prenait
la fuite et mettait fin à ses jours. L'action à St-Eustache
fut aussi un désastre pour les patriotes dont le chef, le
malheureux Chénier, périt les armes à la main. Il avait
fait preuve de plus de courage que de prudence et l'his-
toire doit le blâmer de son excessive témérité. On
rapporte qu'à certains de ses soldats qui lui deman-
daient des armes, il fit cette réponse caractéristique:
« Il y aura des nôtres de tués, vous prendrez leurs
fusils. »
Pour avoir une description de cet engagement long-
temps connu dans les campagnes de Montréal sous le
nom de « feu de Saint-Eustache, » citons, encore le lieu-
tenant Lysons qui y fut présent.
Mais avant de lui laisser décrire cette affaire, il nous
faut dire un mot du meurtre de l'officier Jack Wedr, à
Saint-Denis, meurtre qui devait avoir une si triste
répercussion à Saint-Eustachie. Cet officier avait
été chargé de porter une dépêche au colonel Gore, à
Sorel, où il arriva après le départ des troupes pour
Saint-Denis. Il résolut de les rattraper. Ignorant
qu'elles s'étaient mises en marche par la route dé-
tournée, il partit pour Saint-Denis, en suivant la rivière
et arriva à cet endroit durant la nuit avant ses camara-
des. A peine descendu de voiture, il demande à quelques
villageois où sont les troupes? On lui répond que l'on
n'en sait rien. Il est amené devant Nelson, qui le fait
prisonnier. Le généralissime le confie à quelques-uns
des siens qui, peu d'heures après, contre les coutumes
de la guerre, le tuent à coups de sabre; exécution
inutile, cruelle, et qui valut de tristes représailles aussi
AUX ARMES 137
injustes qu'elle. Si les hommes voulaient donc avant
d'agir songer aux conséquences de leurs actes! L'assas-
sinat de Weir, sans circonstances atténuantes, est à
rapprocher de celui de Scott, au fort Garry, ordonné
par Eiel après un simulacre de procès et gui fut aussi
suivi de représailles. Hélas! le sang, appelle le sang. A St-
Eustache, les soldats anglais exaspérés se livrèrent, de
l'aveu de Lysons, à des actes de cruauté inutile: Au cri
de « Remember Jack Weir » ils massacraient les pa-
triotes prêts à se rendre. L'engagement de Saint-
Eustache se fit dans des conditions qui ne laissaient
aux Anglais aucun doute sur son issue. Ils avaient
à leur disposition un corps de troupes formidable
(1,700 hommes), étant donnée la faiblesse numérique
des patriotes, mal armés, mal commandés. Les soldats
à la disposition de sir John Colborne se divisaient
comme suit, d'après l'officier anglais :
« Une batterie de campagne, une compagnie de fusil-
liers, un détachement de l'artillerie royaile avec quatre
canons et deux obusiers, un escadron de la cavalerie
volontaire de Montréal; le premier ou Royal régiment;
le 32e d'infanterie légère, le 83e régiment, trois
compagnies de volontaires de Montréal.
« Le mercredi, 13 décembre, dit Lysons, nous arrivons
à Saint-Martin, où je fus chargé de loger les troupes.
Le lendemain matin, nous nous mîmes en route pour
Saint-Eustache. Mais au lieu de nous faire suivre la
voie ordinaire, on nous dirigea vers la rivière Ottawa,
sur une distance d'environ 6 milles. Il nous fut très dif-
ficile de la traverser car la glace qui la couvrait était
très mince. Il fallut donner ordre aux soldats de
138 AUX ARMES
tse disperser et de rompre le pas. Les chevaux pas-
-sèrent l'un après l'autre : on attacha de longs câbles aux
canons pour les traîner sans risque d'accident pour les
hommes. A notre arrivée au village, quelques tirail-
leurs nous reçurent à coups de fusil, mais se retirèrent
bientôt. La batterie de campagne ouvrit alors le feu
sur l'église et les maisons voisines qui ne répliquèrent
point. Sir John Colborne, voyant que les maisons
étaient vides., crut que les rebelles s'étaient retirés
abandonnant la partie. Il envoya Ile major Dixon dans
la rue principale, faisant face à la grande église de
pierre, avec ordre aux troupes d'entrer dans le village.
Oelles-ci, à leur arrivée non loin de l'égiise, essuyèrent
une vive fusillade et furent en péril de leur vie. Il
devint dès lors évident qu'il y aurait de la bataille. On
fit avancer un des obusiers dans la rue principale et
l'on tenta, mais en vain, d'enfoncer avec son aide les
fortes portes de l'église. Ned Wetherall, des Royal,
réussit à pénétrer dans une des grandes maisons de
pierre, qui se trouvaient à angle droit avec la façade de
l'église. Voyant un poêle rempli de feu, il en renverse
le contenu sur le plancher. Dans un instant toute la
place est en feu et des nuages de fumée enveloppent la
façade de l'église. Profitant de cela, le colonel
Wetherall fit avancer son régiment dans la rue sous le
couvert de la fumée.
« Je quitte mon cheval pour suivre mon ami, nous cou-
rons en arrière de l'église dans laquelle nous pénétrons
par une petite porte donnant accès à la sacristie. Ormsby
et moi, nous nous élançons suivis de quelques-uns de nos
hommes. Nous entrons dans le corps principal de
AUX ARMES 139
l'église où il faisait très noir, car toutes Les fenêtres en
avaient été barricadées. Les rebelles commencèrent à
tirer sur nous d'en haut, (des jubés probablement), nous
ne pouvions les atteindre, car les escaliers avaient été
brisés. Ormsby mit le feu derrière l'autel et fit sortir
ses hommes.
« La fusillade qui partait des fenêtres de l'église cesse
à ce moment, les rebelles s'échappent de l'édifice à
travers des fenêtres basses qui ouvraient apparemment
sur une crypte ou une cave. Une partie de nos hommes
sont rangés d'un côté de l'église, tandis que sur l'autre
se trouvaient le 32e et le 83e. Quelques rebelles tirent
en courant sur nos troupes puis, mettant bas les armes,
demandent quartier. Nos officiers s'efforcent de sauver
les Canadiens, mais nos soldats criaient : « Souvenez-vous
de Jack Weir! » et plusieurs de ces pauvres gens
trompés sont fusillés sur place. »
Après l'écrasement de St-Eustache, au cri de Remember
Jack Weir, les soldats de Colborne fusillèrent les mal-
heureux compagnons de Chénier sans merci. Puis le pays
rentra dans le calme morne, le calme du désespoir, car
il se trouvait en face d'une situation plus accablante
que celle qui avait suivi la capitulation de Québec et de
Montréal. Privés de leur constitution, avec leurs
chefs en exil, qu'allaient devenir les Canadiens, main-
tenant à la merci de l'autorité raffermie, fortifiée? Per-
sonne n'osait risquer une réponse à cette question
lourde de menaces!
Le 5 décembre, lord Gosford avait fait proclamer la
loi martiale dans le district de Montréal et mettre à prix
la tête de Papineau, de Nelson et des plus marquants de
140 AUX ARMES
leurs amis. Nelson était tombé aux mains de l'ennemi,
mais Papineau avait réussi à s'échapper. Après la
bataille de St-Charles, il s'était rendu à St-Hyacinthe,
d'où il passa aux Etats-Unis. Sa course vers l'exil se fit
au milieu des plus grandes misères, dans la saison la
plus pénible de l'année; manquant souvent de nourri-
ture, à moitié gelé, ne pouvant poursuivre son pénible
exode que la nuit, il pensa périr. A ses souffrances
physiques, vinrent s'ajouter les angoisses morales qui
durent le suivre longtemps. Sa pensée pouvait-elle se
porter ailleurs que sur ce théâtre, où durant vingt ans,
il avait, avec tant d'éclat et au milieu de si grandes
agitations, tenu la première place; sur cette province
qu'il avait rêvée si heureuse, et qui sombrait dans le
désespoir de ses espérances déçues?
Au mois de février 1838, Gosford retournait en Angle-
terre pour faire place, d'abord à Colborne puis à lord
Durham, haut-commissaire, revêtu de pouvoirs étendus.
Celui-ci trouva les prisons regorgeant de patriotes pris
les armes à la main. Au lieu d'instruire un procès qui
les aurait envoyés à l'échafaud, il se contente d'en
exiler un certain nombre aux Bermudes, entre autres,
Wolfred Nelson et R. S. M. Bouchette. Sa clémence le
servit mal auprès du Parlement anglais et l'ordonnance
qui frappait les prisonniers politiques fut annulée
par le gouvernement Melbourne. L'orgueil de Durham
ne put plier sous ce coup et il se démit de ses fonctions.
L'histoire n'a pas tenu compte à Durham des senti-
ments élevés qui ont inspiré sa conduite à l'égard des in-
surgés. La sanction de la loi dans les crimes de haute
trahison, c'est la peine capitale; par humanité, le haut-
AUX ARMES 141
commissaire voulut soustraire à Péchafaud Nelson,
Bouchette et tant d'autres pris les armes à la main.
Colborne revint au pouvoir et ce fut encore à lui, que
revint la tâche d'écraser la seconde levée de boucliers, —
celle de novembre 1838. Imaginer quelque chose de
plus cruellement insensé que cette expédition dirigée
par Robert Nelson et le Dr Cote, de Napierville, serait
impossible. Elle n'offrait aucune perspective de réus-
site et ne pouvait avoir d'autre résultat que de pousser
aux pires calamités les insurgés victimes d'une
hallucination inexplicable. Ecrasé à Lacolle et à
Odeltown, Nelson retourna au Vermont, où il avait
comploté sa malheureuse invasion, couvert du ridicule
que lui avait valu sa proclamation, créant la république
du Bas-Canada. Pris du vertige des grandeurs, il s'était
donné la présidence du nouvel Etat, et il se chargeait,
hélas ! de la terrible responsabilité d'avoir acheminé vers
la potence et l'exil une foule de pauvres diables aveuglés
par ses fallacieux discours.
Les sentiments d'humanité, Phorreur du sang ne
trouvaient aucune place dans la poitrine de ce soldat
qu'était Colborne, le vieux brûlot, comme on l'appelait,
qui fit incendier tant de villages, que la nuit certains
points du ciel ressemblaient à une mer de feu sous
leurs sinistres lueurs. Tous les patriotes qui rem-
plissaient les prisons de Montréal furent traduits
devant une cour martiale, et 89 des plus compromis,
condamnés à mort; douze montèrent à Péchafaud et les
autres partirent pour l'Australie, lointaine terre
d'exil qui n'offrait à un grand nombre que la seule pers-
pective d'une mort plus lente que celle de la potence.
10
142 AUX ARMES
Le châtiment dépassait la grandeur de la faute; il aurait
suffi de frapper les plus coupables, bien que la seconde
révolte se fut présentée avec le caractère aggravant
d'une récidive. La révolte est malvenue à se plaindre
de la rigueur de la répression, mais l'humanité ne perd
jamais ses droits. Colborne qui fut trouvé sévère,
implacable jusqu'à la cruauté, par les Canadiens, parut
aux yeux des bureaucrates comme un prodige de clé-
mence. Leur soif de sang ne se sentit pas satisfaite; la
mort de douze patriotes sur l'échafaud, qu'était-ce pour
ces fanatiques, qui, à l'exemple du Herald, demandaient,
à l'automne de 1838, une boucherie en masse des pri-
sonniers, par économie? « Pourquoi, disait ce journal, les
hiverner en les engraissant pour la potence » ! Voilà à
quel diapason les passions nationales avaient monté cer-
tains esprits. Dans les révolutions et les guerres civiles,
l'instinct du barbare qui sommeille dans le cœur de tant
d'hommes s'éveille. Que Leibnitz avait raison de dire :
« Homo homini lupus » !
CHAPITRE TREIZIEME
APRÈS LA BATAILLE
Au lendemain des révolutions, des grands désastres
et des défaites qui affligent toute une nation, on s'in-
terroge pour en connaître les causes et établir les respon-
sabilités. Pendant de longues années, les historiens se
sont demandé si c'était bien la désobéissance de Grouchy
aux ordres de Napoléon, ou une défaillance du grand
empereur qui avait donné la victoire à Wellington, sur
le champ de Waterloo. Est-ce la précipitation de
Montcalm ou l'inaction de Vaudreuil, se demande-t-on,
qui a rendu si facile le succès de Wolfe sous les murs
de Québec? Pareillement l'on a soulevé la question de
savoir qui devait encourir, devant la postérité, le re-
proche d'avoir provoqué les événements de 1837? Pa-
pineau a-t-il recommandé le recours aux armes, ou bien
O'Callaghan et Nelson ont-ils été les fauteurs du fatal
soulèvement des Canadiens? Avant comme après la
crise, Papineau s'est toujours défendu d'avoir voulu
arracher, par la violence, les réformes que le gouver-
nement anglais refusait à ses revendications constitu-
tionnelles. « O'Connell, disait-il, est • mon modèle et,
comme lui, je veux me servir, pour arriver à mon but, des
moyens pacifiques, que les institutions anglaises mettent
à ma disposition. » Si telles étaient ses intentions, ses
paroles, il faut l'avouer, les démentaient, car les discours
144 APRÈS LA BATAILLE
du tribun, montés à un diapason guerrier, sonnaient
furieusement la charge. Ce n'est pas sur la place pu-
blique qu'il faut chercher à pénétrer ses véritables
intentions. Nous ne trouvons dans les lettrée de
Papineau adressées à ses amis, avant 1837, que des
indices de son indécision sur l'attitude à prendre au
milieu de la crise. Ce sont les procès-verbaux du comité
de correspondance de Montréal, dont les réunions étaient
secrètes, qui lèvent un coin du voile sur les idées de
Papineau. Au mois ' de novembre 1834, le tribun fait
écrire à ses amis de Québec, à la suite de cette élection
de Montréal, qui avait fait perdre la vie à trois Ca-
nadiens tombés sous les balles des soldats, « que les
patriotes de cette ville auraient bien voulu venger ce massacre,
mais qu'ils étaient si pauvres, si mal organisés en face des
soldats de l'armée régulière qu'ils n'avaient pu y songer »; puis
il demandait aux Québecquois si, à leur avis, on devait
se préparer à une lutte à main armée. Ecrivant en 1854,
à M. Christie, Papineau disait: « Les fautes, en 1837, ont
été soudaines, imprévues et ont mis en danger la domi-
nation anglaise plus qu'on ne le croit communément.
Le plus léger succès, à Toronto ou à Montréal, aurait
entraîné malgré eux, le président des Etats-Unis et son
gouvernement à l'appuyer. » Cette déclaration tendrait
à faire croire que Papineau avait eu, à cette époque, des
négociations avec des amis aux Etats-Unis. On ne s'ex-
plique guère autrement ce passage de sa lettre.
Nelson, qui commandait à St-Denis, a repoussé la
responsabilité première du malheureux conflit; toute
l'initiative, a-t-il dit, venait de Papineau: «J'étais son
aide, son subalterne et non son supérieur, j'obéissais
APRÈS LA BATAILLE 145
I
complètement à ses ordres et à «es suggestions. » Il
convient de faire remarquer qu'an moment où Nelson
faisait cette déclaration, il était en inimitié avec son
ancien ami.
Le Dr O'Callaghan qui avait quitté Montréal en même
temps que Papineau, pour le suivre à St-Hyacinthe et à
St-Marc, affirme dans une lettre qu'il écrivait à Garneau,
en 1852, qu'il n'y eut rien de prémédité dans le soulè-
vement de 1837, que ce fut une explosion spontanée pro-
voquée parj'ordre d'arrêter Papiu^sm pt x^lann.
O'Callaghan, cet Irlandais qui avait lié partie avec
Papineau en haine des ministres anglais, et que l'in-
fluence du grand tribun avait fait élire à Yamaska, était
né conspirateur et voyait par conséquent des conspi-
rations partout chez ses ennemis. Pour lui, les évé-
nements de 1837 n'étaient que l'application au Canada
des méthodes employées en Irlande, où les ministres
anglais provoquaient des soulèvements, qu'ils se pré-
paraient d'avance à écraser, pour justifier ensuite les
mesures extrêmes infligées à ce malheureux pays.
Gosford, d'après O'Callaghan, avait poussé les Ca-
nadiens à une crise pour rendre inévitable la suspension
de la constitution de 1791. Sa lettre est un document
à citer:
« Je n'accepte pas votre logique au sujet du mou-
vement de 37. » Vous dites : Je le blâme puisqu'il n'a
pas réussi et qu'il a eu de si tristes conséquences pour
nous. Voilà un post hoc, ergo propter hoc, que n'auto-
rise pas l'école. Mon cher Monsieur, si vous parcourez
avec soin les dépêches de lord Gosford, de 1836, et celles
du secrétaire des colonies, de cette même année, vous
146 \PRÉS LA BATAILLE
constaterez que Gosford recommandait la suspension de
votre constitution, plus d'un an avant qu'il y eût l'ombre
de désordre.
« Le fait est que le gouvernement, tant à Québec qu'à
Downing street, décidé d'abolir l'assemblée du Bas-
Canada, ne cherchait qu'un prétexte pour justifier son
attentat. Debartzch, l'âme damnée de Gosford, voulut
en 1836, à force de promesses et de menaces, m'induire
à voter les subsides; me trouvant inébranlable, il me dit
très franchement ce qu'il en résulterait, que Papineau
et moi serions pendus ! Vers ce temps, Gosford avait
recommandé l'abolition de l'Assemblée du Bas-Canada.
Debartzch connaissait sans doute le programme sur
lequel il basait son dire prophétique, sa menace ou son
avertissement.
« On voulait, comme Castlereagh en Irlande, pousser
le peuple à la violence, puis abolir ses droits constitu-
tionnels. Dans l'histoire de l'union de l'Irlande avec
l'Angleterre, vous retracerez, comme dans un miroir, le
complot de 1836-37 contre la liberté canadienne.
« Le mouvement de « 37 », si je sais bien le juger, fut
une attaque du gouvernement contre de paisibles
citoyens, afin de les pousser, par surprise, à la résistance
et à la violence. Lorsqu'au commencement de 1837,
il jetait dans les prisons de Montréal, en les accusant de
trahison, de pauvres paysans du lac des Deux-Mon-
tagnes, où y avait-il révolte? Lorsque le gouvernement
faisait saccager le bureau du Vindicator, où était la
révolte? Lorsqu'il traînait de Saint- Jean à Montréal,
Davignon et son ami liés avec des cordes, pour irriter les
habitants alors tranquilles et paisibles, — où était la
révolte?
APRÈS LA BATAILLE 147
« La vérité c'est qu'il y avait complot entre Gosford,
Ogden et Debartzch pour pousser les citoyens à la résis-
tance contre une agression violente, afin de fournir au
ministre un prétexte pour abolir la constitution de 1791.
Et de peur que cela ne suffît pas, Colborne affirma dam8
ses dépêches que Papineau exerçait des troupes près des
Trois-Rivières. Je parle de mémoire, car je n'ai pas la
dépêche devant moi. Elle est de 1837, et vous la trou-
verez probablement. Je me souviens d'avoir signalé
cette dépêche à M. Papineau et de lui avoir fait observer
qu'il conviendrait de la contredire, car c'était, à ma
connaissance personnelle, le mensonge le plus atroce
qui eût jamais été imprimé. Mais comme c'était trop
souvent sa coutume, il traita la chose avec mépris.
« Je voyais aussi clairement alors qu'aujourd'hui que
le pays n'était pas préparé. Mais autant eut valu tenter
d'arrêter la marche d'un cyclone que de mater la cons-
piration profonde et diabolique ourdie contre les droits
et les libertés populaires.
« Le fons et origo de toute l'affaire fut le refus des
subsides, en 1836. Dès lors les autorités voulurent
agir à la Castlereagh en Irlande. Ils armèrent des
volontaires, émanèrent des mandats à tort et à traversât
lorsque le peuple fut affolé par l'insulte, ils crièrent à
la rébellion. Si vous blâmez le mouvement, que ce
blâme retombe donc sur ceux qui conspirèrent pour
le provoquer et qui en seront responsables devant l'his-
toire. Nous, mon ami, nous fûmes les victimes, non pas
les conspirateurs! Et si j'étais sur mon lit de mort, je
déclarerais encore devant Dieu que je n'avais pas plus
Pidée d'un mouvement de résistance lorsque je quittai
148 APRÈS LA BATAILLE
Montréal pour le Richelieu, avec Papineau, que je n'ai
maintenant celle de devenir évêque de Québec. Je sais
aussi que M. Papineau et moi noue nous cachâmes
quelque temps chez un cultivateur à Saint-Marc, de peur
que notre présence ne servit de prétexte à quelque
imprudence. L'émission des mandats, l'arrestation de
Davignon, puis l'affaire de Longueuil vinrent peu après
rendre la situation tout à fait incontrôlable pour qui
que ce fût. Le mouvement commença donc au Château
Saint-Louis, nous ne fûmes que des fétus de paille em-
portés par la tempête. »
Appelons encore en témoignage un des acteurs de
1837, M. Robert S. M. Bouchette 1. Sa parole aura
d'autant plus de poids que, par ses relations sociales et
ses goûts, il appartenait bien plus au parti du gou-
verneur qu'à celui des Canadiens-Français. Lorsque
les résolutions de lord John Russell furent connues à
Québec, il les regarda comme un attentat aux privilèges
de la Chambre, il prit fait et cause pour Papineau, et
se mit aux ordres de Nelson. Fait prisonnier à Moore's
Corners il fut incarcéré à Montréal. Pendant son
séjour dans la prison, le colonel Dundas, son ami, lui
écrivit pour lui exprimer son regret de le voir en si
fâcheuse posture et surtout sa douleur de savoir qu'il
avait été arrêté comme rebelle. De sa meilleure encre,
Bouchette lui fit une éloquente réponse dont on va lire
une partie:
l Son grand-père et son père s'étaient distingués au service de l'Angle-
terre, et ses alliances l'avaient mêlé à la société anglaise de l'époque. R.
S. M. Bouchette entra après les troubles politiques dans l'administration
canadienne et remplit longtemps la charge de commissaire des douanes à
Ottawa.
APRÈS LA BATAILLE 14 &
« Sachant qu'on refusait ses droits au peuple canadien,
que nous avions l'ombre et non pas la substance de la
constitution britannique; voyant le gouvernement em-
bourbé dans la corruption, la partialité empoisonnant
les sources de la confiance publique et du pouvoir,
l'irresponsabilité dominant dans tous les départements
du gouvernement local et la colonie devenue la pépinière
du patronage de la métropole, je me jetai dans l'agi-
tation organisée pour obtenir justice. Une connaissance
intime, dis-je, de ces griefs me porta à combattre les
odieux abus du système et je crus voir le remède dans
une application plus générale du système représentatif.
« Depuis 1834 l'horizon politique s'était graduellement
obscurci. L'Assemblée législative avait usé audacieuse-
ment de son privilège constitutionnel de refuser les sub-
sides. En 1837, le Parlement adopta les trop fameuses ré-
solutions canadiennes de lord John Russell, résolutions
plus impolitioues encore qu'elles n'étaient despotiques.
Sir Robert Peel, en signalant leur portée odieuse,
avait bien raison d'accuser le gouvernement d'impré-
voyance en n'envoyant pas au Canada une armée en
même temps que ces résolutions, car on devait présumer
que de libres citoyens britanniques ne se soumettraient
pas docilement à la dégradation politique qu'elles
comportaient.
« La mesure de lord John Russell provoqua une indi-
gnation universelle. Dans des assemblées tenues sur
tous les points de la province, le peuple déclara hau-
tement que les résolutions étaient une violation fla-
grante de ses droits constitutionnels. Son langage
était énergique, l'excitation était intense, et cette
excitation s'accroissait encore par la virulence du parti
150 APRÈS LA BATAILLE
opposé, lequel se disait constitutionnel ou conservateur,
mais n'était conservateur que des abus existants. Ces
assemblées eurent lieu pendant l'été. En octobre dernier,
la fameuse assemblée de cinq comtés fut convoquée à
Saint-Charles. Les déclarations faites à l'assemblée n'in-
diquaient pas autrement l'état de l'opinion publique que
les résolutions adoptées aux assemblées précédentes; ce-
pendant on en fit le prétexte d'une série d'arrestations
comprenant tous les principaux hommes publics de la
colonie, au nombre de quarante ou de cinquante. C'est
cette violente mesure du gouvernement exécutif qui
força le peuple à la résistance. Et ceci m'amène à vous
dire un mot au sujet d'une expression dont vous vous
êtes servi dans votre lettre, et que, j'en suis sûr, vous
considérerez comme non avenue lorsque vous connaîtrez
la vérité; je veux dire les mots révolte gratuite. Je crois
même en avoir dit assez pour vous convaincre que s'il y
eut révolte, elle n'était rien moins que gratuite. Croyez-
vous que le peuple des îles Britanniques eût vu sans
s'émouvoir ses communes foulées aux pieds, ses amis et
partisans les plus zélés et les plus capables emprisonnés,
et ses libertés abolies! Bolingbroke eût rougi du pays
qui, en une telle conjoncture, ne se fût pas soulevé pour
défendre sa liberté. Telle était absolument la position
du Bas-Canada après les résolutions avilissantes de
lord John Russell.
« Les Canadiens s'étaient ralliés autour de leur Assem-
blée, ils avaient affirmé ses droits constitutionnels, et à
cause de cela on les qualifiait de traîtres et de séditieux.
Autant pourrait-on dire que les assemblées populaires
de Londres ou de Birmingham visent le renversement
du roi et de la constitution. Mais en vérité, en donnant
APRÈS LA BATAILLE 151
à ce mot son sens véritable, il n'y eut pas de révolte; le
tout se résume en une résistance à l'arrestation. Le
peuple, spontanément et sans entente préalable, résolut
de protéger ses chefs. De là des réunions d'hommes
armés qui pouvaient produire l'illusion d'un mouvement
de révolte préconçue. Mais il n'y eut rien de tel, et s'il
en fallait une preuve, on la trouverait irréfutable dans
le défaut absolu d'armement sérieux. Dans ces rassem-
blements on comptait généralement deux ou trois
fourches et autant de faulx et de fléaux contre un seul
fusil de chasse, la plupart du temps de qualité inférieure.
Eût-on médité une révolte, il eût été facile de se procurer
dans les Etats voisins un armement suffisant pour toute
la population canadienne. Mais le but immédiat du pays
n'était pas de renverser la domination britannique; on
voulait se protéger contre l'exercice arbitraire du
pouvoir ministériel et judiciaire, et la résistance fut en
certains cas d'autant plus désespérée qu'on croyait que
le gouvernement avait déjà désigné plusieurs victimes. »
Les événements de 1837 ont été l'aboutissement iné-
luctable de causes diverses, imputables, au premier chef,
à un ministère des colonies indifférent aux affaires
canadiennes et mal renseigné sur la situation du pays,
sur les vraies intentions des Canadiens-Français et les
projets de leurs adversaires. En 1791, on avait donné à la
province une constitution libérale au fond, mais trop
susceptible d'être déviée de son objet. Dès les premiers
jours de sa mise en œuvre, les Canadiens comprirent
que le gouvernement s'efforçait d'en restreindre les
avantages, et lorsqu'ils réclamaient contre l'injustice,
on leur répondait qu'ils étaient bien mal venus à se
plaindre, eux descendants de Français privés de toute
152 APRÈS LA BATAILLE
participation aux affaires publiques. Avec une constitu-
tion qui permettait à l'Exécutif de tout conduire à sa
guise, n'étions-nous pas encore sous le régime du bon
plaisir à bon droit tant décrié ?
« Voyez quelle belle Constitution le roi vous a donnée!
avait-on l'air de dire, c'est un instrument superbe, ce-
pendant, défense vous est faite de vous en servir. » De
par la loi, nos ancêtres étaient sujets britanniques; cette
qualité, belle en théorie, ne comportait rien en pratique;
sur ce terrain il leur fallait déchanter, sauf aux jours du
danger, où il leur était permis de se faire tuer, pour la
défense du pays comme le premier venu de la Grande-
Bretagne.
Telle fut l'erreur initiale du bureau colonial. Si les
Canadiens eussent été admis de plein pied aux affaires,
quelles misères, quels ennuis n'aurait-on pas évités! <
en vain qu'on dira qu'admettre les Canadiens à l'Exécutif
et au Conseil c'eût été subordonner l'élément anglais à
l'élément français, qui aurait abusé de son ascendant.
Cette opinion fâcheuse ne tient pas devant l'impartiale
révision de l'histoire telle qu'elle se déroule chaque jour
dans la province de Québec. Dans tous les cas, il aurait
convenu de tenter l'expérience d'autant plus que la mé-
tropole pouvait tenir la main à ce que nul excès de
pouvoir ne fût commis au préjudice de la population
anglaise. Le défaut de la charte de 1791, qui, entre Lee
mains d'hommes aux intentions droites, aurait répondu
aux besoins du pays, c'était de laisser la porte trop
largement ouverte à l'arbitraire. L'infirmité de l'homme
est telle qu'il est toujours porté à verser dans les abus;
îinssi faut-il que tout pouvoir entre ses mains soit voisin
d'un contrepoids. C'est ce que la sagesse des pères de
APRÈS LA BATAILLE ' 153
la constitution américaine a si bien compris et mis en
pratique dans leur oeuvre où le pouvoir s'avance envi-
ronné de sauvegardes pour l'individu. Rien de tel dans
la constitution de 1791 qui ne lie nulle part les mains
de l'Exécutif. Voyant que cet instrument de gouver-
nement n'opposait aucune barrière aux empiétements
du gouverneur et de ses amis, l'Assemblée législative,
dirigée par Papineau, se mit en tête d'élever des barri-
cades contre l'autorité. Durant quatre ans, à partir
de 1834, la couronne se trouve sans subsides, situation
anormale dont le gouverneur se tirait en puisant dans la
caisse militaire; c'était l'anarchie et l'illégalité en per-
manence.
Comment sortir d'un pareil chaos? Papineau croyait
ne pouvoir reculer; revenir sur ses pas, c'eût été, à ses
yeux, tendre les mains au vainqueur en face du cadavre
abattu de la nationalité. Mais il convient de se
demander s'il n'aurait pas été plus sage de ne pas
recourir à la raison extrême du refus perpétuel des
subsides et de continuer à revendiquer nos droits à
Londres? Cette dernière voie aurait peut-être été
plus longue, mais elle aurait fini par mener au triomphe
du droit.
La situation de la Nouvelle-Ecosse, à la même époque,
appelle une comparaison avec la nôtre. Là, Joseph
ïïowe, après une lutte acharnée contre les gouverneurs
et leurs suppôts, réussit à faire passer le pouvoir des
mains de cette puissante faction à celles de l'Assemblée
législative. Il n'est que juste de faire remarquer qu'à
la Nouvelle-Ecosse, la question de race ne venait pas
(comme chez nous), exaspérer les ardeurs de la lutte en-
gagée entre les deux partis.
154 APRÈS LA BATAILLE
Comme les leçons de l'histoire ne profitent guère et que
les gouvernements n'arrivent souvent à la sagesse
qu'au lendemain des catastrophes amenées par leur
imprévoyance, le bureau colonial oubliait les leçons
de la révolution américaine, pourtant aussi récentes
qu'instructives. Non seulement à Québec, mais dans
toutes les colonies, les hommes de Downing-Street ne lâ-
chaient les rênes que lorsqu'on menaçait de les leur arra-
cher des mains. Voyons par exemple ce qui s'est passé en
Australie. C'est en 1824 que fut accordé à ce pays un
simulacre de gouvernement qui fit un pas en avant en
1842. Cette colonie ne reçut définitivement le privilège de
s'occuper de ses affaires qu'en 1856, après trente ans de
réclamations. Jusqu'à cette époque tous les fonction-
naires de ce pays étaient nommés à Londres. Il n'est pas
difficile d'imaginer à quel résultat conduisait un pareil
système, surtout dans une province comme la nôtre, où
une question de races venait s'ajouter aux difficultés
communes, à toutes les administrations coloniales et
y compliquer le problème.
Comme nous le disions plus haut, l'autorité se refusait
à considérer les Canadiens comme sujets britanniques au
même titre que les autres habitants du Canada. C'était
pour le gouverneur et tout son entourage un peuple
conquis, de race inférieure, sur lequel il fallait faire
peser le glaive de Brennus. Ce sentiment s'était infiltré
dans ce qui constituait la haute société d'alors à
Montréal et à Québec. Il régnait dans ce milieu, aux
prétentions aristocratiques, un esprit hostile aux Cana-
diens soigneusement tenus à l'écart. Il n'est pas
d'avanies qu'on ne leur fît subir chaque fois que l'oc-
casion s'en présentait. Dans ce cercle privilégié se
APRÈS LA BATAILLE 155
trouvaient les ministres, les bureaucrates, tout le
parti du gouverneur, — la clique du château, — selon
l'expression du temps, et les officiers des régiments en
garnison au Canada. Tout ce monde se croyait, de bonne
foi, d'une autre pâte que ces descendants de colons des
deux siècles passés qu'ils regardaient dédaigneusement
du haut de leur impudent snobisme. A leurs yeux le
pays leur appartenait et, par droit de conquête, ils
avaient droit de l'exploiter pour leur avantage exclusif et
ils ne s'en faisaient pas faute. Il y avait dans l'adminis-
tration comme des dynasties d'employés qui en étaient
venus à regarder les charges publiques comme hérédi-
taires à leur profit.
« They hold the chief offices of the state, dit un corn-
temporain, 1 possess what are there considered large
incomes, make, constantly, a great display and set the
fashion. . . when the military first came among us they
found certain persons in high office to whom they deem-
ed it wise to pay their court . . . The whole Oanadian po-
pulation constitute the object of their hatred (of the
ruling class) and that portion whom chance brings into
the town are subjected to their spécial contempt and ill
treatment. » On ne fait pas une révolution pour se
venger de pareilles misères, mais il n'en est pas moins
vrai que ce dédain, à jet continu, n'était pas de nature à
rapprocher les deux camps qui auraient eu cependant
intérêt à s'entendre. En tout état de cause, dans les
relations sociales, l'amour propre froissé engendre des
rancunes ineffaçables ; l'amour-propre national se
blesse encore plus facilement, car toute atteinte à ce
i A political and historical aocount of Lower Canada, by a Canadian,
London, 1830. Ce travail eut pour auteur, Pierre de Salles Laterrière,.
Canadien, établi à. Londres.
156 APRÈS LA BATAILLE
sentiment comporte une humiliation qni ne pardonne
guère. Au-dessus de ces sottises que l'on regarde comme
sans importance lorsqu'on n'a pas à les subir, planait ce
sentiment que Downing-tStreet voulait nous anéantir,
sentiment auquel La conduite de plusieurs secrétaires des
colonies ne tendait que trop à donner une apparence de
vérité.
Dès 1808, Craig n'avait-il pas songé à une union du
Bas-Canada avec les provinces voisines., dans le but de
nous dénationaliser ? Le Royal Institute, institution
anglaise et protestante à laquelle on avait confié l'ins-
truction publique de la province, n'était-ce pas la main-
mise sur la jeunesse canadienne? Le projet d'union de
1822 fut, à la vérité, mis de côté, mais avec l' arrière-
pensée de le ramener un jour ou l'autre. Connaissant
les idées courantes en Angleterre à notre égard, quel
fonds Papineau pouvait-il faire sur des promesses de
réformes sans cesse ajournées? Le manque de confiance
avait fini par prendre chez lui la place de la patience
pour le conduire à l'exaspération, toujours mauvaise
conseillère.
Certes, c'est l'arbitraire érigé en principe de gouverne-
ment et appliqué de façon à rendre de plus en plus diffi-
cile un rapprochement entre l'Assemblée et le parti du
gouverneur, — l'oligarchie, selon l'expression de Papi-
neau, — qui a amené le conflit de 1837. Jamais le bureau
colonial n'a offert une réforme adéquate, même au dire
de lord Durham. En effet, il a exprimé l'opinion que la
proposition de lord G-oderich, repoussée par Papineau,
de donner à la Chambre le contrôle des deniers publies <>u
échange d'une liste civile fixe de £19,000 n'aurait pas été
une solution aux difficultés, car elle aurait encore laissé
APRÈS LA BATAILLE 157
les fonctionnaires publics en dehors, de l'autorité de la
Chambre.
Enfin, le même lord Durham a fait une peinture saisis-
sante du cruel état de choses qui a si longtemps pesé sur
notre province, le jour où accusé d'avoir violé la consti-
tution en envoyant, sans forme de procès, huit Canadiens
aux Bermudes, il s'écriait : « A quoi bon parler de cons-
titution dans un pays où le gouverneur pouvait disposer
de l'argent du peuple en dehors du contrôle de la
Chambre. »
Dans un ouvrage précédent, nous avons fait remarquer
que toute l'agitation antérieure à 1837 n'avait pas eu un
caractère vraiment populaire. On n'aperçoit pas dans
les revendications de Papineau de ces questions brûlan-
tes qui tiennent aux entrailles d'un peuple, telles que la
persécution religieuse, les attaques directes contre sa
langue. Privilèges de la Chambre, vote des subsides
par les représentants de la nation, empiétements du
Conseil législatif sur les droits de sa voisine, tout cela
c'était pour les braves habitants du Bas-Canada autant
d'abstractions auxquelles ils n'entendaient que peu de
chose. Résultat d'atavisme, l'arbitraire du gou-
verneur ne leur pesait point comme un joug insuppor-
table. Heureux dans la possession paisible de leurs
terres, dans la pratique libre de leur religion et l'usage
de la langue française, ils menaient une sorte d'existence
patriarcale. Que pouvaient désirer de plus leurs goûts
honnêtes et modérés? Trouvant sur la ferme de quoi
se nourrir et se vêtir, n'ayant par conséquent à acquitter
qu'une part minime de contributions indirectes — celles
des douanes, d'ailleurs très faibles — ils se suffisaient à
eux-mêmes dans une indépendance enviable. L'habitant
11
158 APRÈS LA BATAILLE
canadien était porté à rester indifférent anx agi-
tations, et il ne fallut rien moins que la voix tumultueuse
de Papineau pour le soulever et f' entraîner à sa suite.
Il crut qu'il avait des griefs parce que Papineau le lui
persuada; il crut sans voir.
Est-ce à dire que, étant donné cet état d'âme des
Canadiens, les revendications de Papineau perdaient
leur raison d'être? Nullement. Il y avait un bon nombre
des nôtres, bien conscients de leurs droits, et qui com-
prenaient que les abus qu'ils combattaient à ce moment
contenaient les germes d'autres abus pour l'avenir.
Au reste l'injustice commise envers un seul homme ne
comporte-t-elle point une menace pour tous les autres?
C'est là une vérité d'expérience que démontre surtout
l'histoire politique de l'Angleterre.
CHAPITRE QUATORZIEME
l'exil
L'exil est une des plus grandes infortunes qui puissent
s'appesantir sur un homme; rien n'en console et ses
amertumes augmentent à mesure qu'il se prolonge. Il
fut particulièrement pénible pour Papineau, qui voyait
tant de deuil et de désolation dans cette patrie qu'il
avait rêvé de rendre libre et heureuse. La proscription
l'atteignait doublement; aux douleurs que lui causaient
les infortunes de ses concitoyens s'ajoutaient des cha-
grins personnels : éloignement de sa famille et de ses amis
pour lesquels il était tout affection. Sous les allures
sévères de l'agitateur se cachait un cœur plein de sen-
sibilité qui goûtait plus que tout autre les joies et
l'intimité du foyer.
Après sa fuite de Saint-Hyacinthe, il s'était rendu à
Albany où madame Papineau et ses enfants l'avaient
rejoint. Sa femme et sa famille durent bientôt revenir
au Canada, sauf l'aîné de ses fils qui l'accompagna en
France, pour poursuivre ses études médicales. Cette
séparation lui fut douloureuse, et rendait plus poignante
l'angoisse que faisait naître chez lui le spectacle toujours
présent à son esprit de la patrie gémissant sous le poids
des malheurs dont on faisait, dans certains cercles,
remonter la responsabilité jusqu'à lui.
« Tu ne doutes pas, mon cher Benjamin, écrivait-il à
160 l'exil
son frère (Paris, 23 nov. 1843), que ma séparation de ma
femme et de mes enfants., de mes frères et de mes sœurs,
et de leurs familles, de tant d'autres parents, amis et
concitoyens qui me sont chers, à qui la meilleure et la
plus longue part de ma vie a été dévouée, ne soit pas
pour moi une douleur de tous les jours et de tous les
instants. Je la supporterais jusqu'à la dernière heure,
plutôt que de m'humilier le moins du monde devant
leurs persécuteurs et les miens. »
Il aurait pu, dès 1843, rentrer au Canada à la faveur
de l'amnistie que La Fontaine obtint de sir Charles
Metcalfe, spécialement pour Papineau. Mais des
raisons d'ordre politique et personnel s'opposaient
à son retour et il prolongea son séjour .en France
jusqu'en 1845. Dans l'isolement de l'exil il lui fallait
une occupation assez absorbante pour faire diversion
à ses tristes pensées. Son goût pour l'étude vint la lui
fournir en l'entraînant vers les recherches historiques,
auxquelles il donna, à Paris, le meilleur de son temps.
Dans l'atmosphère imprégnée de science des biblio-
thèques, au contact reposant des livres, son esprit
sut trouver un aliment réconfortant et ses lettres de
cette époque nous laissent entrevoir la consolation rela-
tive qu'il prenait à un labeur nouveau pour lui et
plein de charmes. Elles semblent parfois lui inspirer
du dégoût pour la politique. « Dans tes lettres, écrit-il
à son frère, il n'est question que de politique, pourquoi
ne m'entretiens-tu pas d'autres sujets ? » Puis revenant
à ses travaux, il ajoute: « J'ai obtenu un libre accès aux
archives. J'y trouve, sur l'histoire et le droit, des rensei-
gnements infiniment plus volumineux que je ne le sup-
l'exil 161
posais, sur l'histoire du Canada. L'accès en avait été
précédemment refusé à lord Durham
« Si je n'étais pas gueux, je me ferais aider dans un
travail qui, tôt ou tard, sera agréable à mon pays, quand
le goût de cultiver son esprit y sera plus fort et plus
général qu'il n'a été jusqu'à présent. »
La politique! il ne lui était pas si facile de s'en dé-
tacher qu'il le croyait, et elle le reprenait dans ses te-,
nailles plus que de raison. C'est elle, l'horrible mégère,
qui lui arrachait, en 1839, la première partie de cette
histoire de l'insurrection où les récriminations virulentes
tiennent plus de place que le récit des événements et
qu'il a bien fait de ne pas continuer. 11 se trouve
cependant, à travers les pages brûlantes de ce pamphlet,
des déclarations importantes à recueillir, comme celle-
ci où il affirme qu'il n'eut jamais l'intention d'arracher
par la violence les réformes qu'il désirait.
« Je mets le gouvernement au défi de me démentir,
quand j'affirme qu'aucun de nous n'avait préparé, voulu
ou même prévu la résistance armée. . . Ce n'est pas que
l'insurrection n'eût été légitime, mais nous avions résolu
de n'y pas recourir encore. »
C'est en vain qu'il se débat contre ce qui a l'ait l'objet
de ses préoccupations et de son activité dans sa vie pas-
sée et qu'il veut y échapper. L'obsession des affaires ca-
nadiennes le ressaisit malgré lui et le retient comme dans
des chaînes qu'il ne peut briser. Au mois de novembre
1842, il écrit de Paris, à son compagnon de luttes, O'Cal-
laghan. Sa lettre roule d'abord sur l'amitié, sur le
plaisir qu'il aurait de le revoir, puis soudain elle tourne
court, pour rentrer dans le vif des questions qui agitent
162 l'exil
le Canada : l'amnistie que l'on devrait accorder aux con-
damnés politiques déportés en Australie ; le ministère
Draper, dans lequel il ne voit qu'un seul homme qui lui
inspire confiance, M. Baldwin ; le traité Ashburton,
cette malheureuse affaire qui fit perdre au Canada une
partie du Nouveau-Brunswick pour le rattacher au
Maine. Comme on le remarqua en lisant cette lettre,
l'exil a encore intensifié ises haines pour l'Angleterre.
«Comme dans un avenir de quelques mois, j'espère
vous serrer bien cordialement la main, du moine aux
Etats-Unis, si nous ne rentrons pas ensemble au Canada,
mieux que nous n'en sommes sortie ensemble, votre
épouse sera une bonne amie de plus dans le cercle
familier autour du foyer domestique (O'Callaghan venait
de se marier). Je vous remercie de tout ce que vous
exprimez d'affection pour moi et tous les miens, et pour
notre cher Canada. Vous le chérissez toujours; vous
devez aussi chérir les Etats-Unis où nous avons trouvé
des amis, hommes aussi vertueux et estimables qu'il soit
possible d'en rencontrer au monde; où vous avez con-
tracté des liens qui vous sont chers; où vous avez vécu
avec sagesse, avec des habitudes de modération qui sont
bien mieux une garantie d'indépendance que ne pourrait
l'être la fortune seule, et où vous avez vu que les talents
et les lumières, même sans fortune, y sont estimés.
« Vous aimez le Canada, et à raison de cette affection,
je redouble d'amitié pour vous, s'il est possible. Je l'aime
aussi et bien passionément. Le cercle si large de parents
et d'amis si tendrement aimés, qui ont si longtemps et
si fortement souffert, avec lesquels j'ai si longtemps agi
de confiance et de concert, dans une vie publique aussi
l'exil 163
semée de chagrine que celle que nous y avone faite en-
semble: tout cela m'y rappelle bien fortement. Mais,
d'un autre côté, d'aussi longues déceptione que celles
que nous avons éprouvées de la part du pouvoir, d'aussi
cruelles persécutions que celles qu'il a fait supporter à la
masse de mes compatriotes, ne me permettent pas de
croire qu'on y puisée vivre encore bien heureux à moine
qu'il ne fût possible de s'y renfermer exclusivement dans
lee jouissances de la vie privée.
« A part lee considérations politiques, il ne peut y avoir
nulle part une vie aussi douce, aussi gaie que celle que
l'on peut trouver dans un cercle choisi de noe amis cana-
diens, mais la politique vient empoisonner tout ce
bonheur.
« Et pourtant je croie que les démarches importantes
faites par sir Charles Bagot, l'ont été avec quelque sin-
cérité. Il n'aurait pas pris eur lui de faire dee nomi-
nations aussi nombreuses et importantes, sans y avoir
été autorisé d'avance par M. Robert Peel. Si un système
d'impartialité peut être suivi pendant quelques années,
les forces du Canada et des Etats-Unis croissent si rapi-
dement que l'Angleterre ne pourra plus retourner vers
le système d'odieuse partialité qu'elle a si souvent
exercée contre nous dans le passé. C'est même une
preuve de sincérité que d'avoir fait ces nominations sitôt
après la conclusion du traité avec lord Ashburton. L'on
n'est plus obligé de ménager le petit parti à qui l'on avait
sacrifié le pays, maintenant que l'on croit à une paix
durable avec les Etats-Unis. Si l'on avait craint la
guerre, il aurait bien fallu continuer à ménager les
passions sanguinaires de cette violente minorité, la seule
164 l'exil
qui pût se réunir au drapeau anglais., après que, par des
injustices aussi ineptes que cruelles, l'on avait porté les
majorités à se jeter sous le drapeau américain, s'il avait
été levé et si la lâcheté de M. Van Buren ne l'avait pas
laissé souiller dans le sang de ses concitoyens. Cet événe-
ment est maintenant ajourné indéfiniment. Quel va être
le régime colonial jusque-là.
« Remarquez combien, par l'acte d'Union, les préroga-
tives de la couronne sont étendues et les franchises
populaires, restreintes. Cela annonçait, sans doute,
l'intention d'un bien mauvais régime. Malgré cela, il
ne peut durer.
« Les infamies de l'administration Sydenham étaient
la véritable interprétation de la nouvelle constitution de
1840, telle que l'ont comprise les Whigs qui l'ont faite.
Leurs successeurs voient qu'elle ne peut être appliquée
dans cet esprit, qu'à un prix qui dépasse tous les avan-
tages que l'on pourrait en retirer. Les Whigs ont fait
plus de mal que leurs adversaires en avaient fait. Les
Tories ont la confiance qu'ils sont pour longtemps au pou-
voir; ils le veulent exercer avec modération. M. Roebuck
a dit à Dessaulles que les intrigues des infâmes mar-
chands du Canada sont violentes pour faire censurer sir
Charles Bagot, mais que c'est bien en vain.
« Je crois M. Baldwin un homme honnête et éclairé. Sa
nomination me donne plus de confiance que celle de tous
les autres ensemble. Les autres sont honnêtes, aussi,
mais peu habiles. On pourrait facilement croire que
les Canadiens ont plus obtenu par l'Union qu'ils n'au-
raient obtenu sans elle et que dès lors, ils doivent l'ap-
puyer telle qu'elle est. Je crois donc que M. Baldwin au
moins n'aura pas accepté, sans avoir mis pour condition
l'exil 165
sine que non, que le Gouverneur s'engagerait à doter le
paye d'une loi de jurés. Hors cela, le Canada ne sera pas
habitable pour des hommes honnêtes, engagés dans la
vie publique.
« Puis, comment réformer le Conseil législatif, dans
lequel il y a plus de trente ennemis passionnés de toute
législation libérale? Puis, comment proportionner équi-
tablement la représentation à la population? Il faut
une approximation à cette organisation politique pour
que l'on puisse, avec quelque confiance, croire que les
nominations qui ont été faites auront des résultats im-
portants et durables. Si les élus au pouvoir n'ont pas
déclaré que sur ces points vitaux ils voulaient, dans un
avenir plus ou moins éloigné, obtenir justice pour le
Canada, leur nomination est une duperie.
« Quant à la question de l'amnistie, il me semble qu'elle
ne puisse guère être douteuse pour nos malheureux amis
déportés, si elle a été promise aux Américains déportés;
mais alors, il faut conclure qu'elle a été accordée aux
prières du Congrès, car celles des représentants du
Canada sont demeurées sans réponse.
« Quelques papiers anglais ont dit qu'elle serait
accordée avec une seule exception, des insolents ont
ajouté: celle du vieux Papineau. S'ils n'avaient pas em-
ployé cette insolente épithète, je pardonnerais. Une
exception unique c'est plus d'honneur que je n'en mé-
rite; ce n'est que l'exhalaison de haine concentrée que
me portent quelques tories de Montréal. Ce ne me
paraît pas assez sensé pour mériter grande attention. »
D'aucuns ayant ajouté que Mackenzie et le Dr Ealph
seraient aussi exceptés de Pamnistie, Papineau continue:
166 l'exil
« Le pouvoir ne peut s'imaginer que ces exceptions
humilieront ceux qui en seront l'objet, ou les flétriront
dans l'opinion des majorités qui ont appuyé leur résis-
tance. Ce n'est pas parce qu'elles seraient injustes
mais parce qu'elles seront maladroites que je crois que
ces exceptions n'auront pas lieu.
« Néanmoins, une amnistie est nécessaire, parce que
sans cela, les hommes soupçonnes ou convaincus d'avoir
pris part au premier ou au second mouvement, seront
injustement exposés dans la vie publique à des attaques
personnelles, qui ne leur laissent pas la même plénitude
d'indépendance dans la discussion et la proposition des
mesures publiques, que si elle avait été accordée, parce
que dans des moments malheureux comme il y en
a eu, longtemps avant que les troubles aient éclaté,
beaucoup d'individus pourraient être gênés dans leur
action, et ils ne se sentiraient pas une pleine liberté
d'agir et de parler dans les élections et les assemblées
politiques. Je ne crois pas à la vertu des Tories, mais
à leur habileté, incommensurablement plus grande que
celles des Whigs. Je crois à la force que l'esprit d'union
et le voisinage des Etats- Unis (après un traité humiliant
pour l'Angleterre, qui fiait passer sous le gouvernement
républicain ses loyaux sujets de Madawaska qui ne se
trouveront nullement malheureux par ces changements)
donneront aux Canadas, pour qu'ils soient à l'avenir
bien gouvernés, s'ils ont un peu de fermeté. »
La politique canadienne que, malgré lui, il suivait de
Paris avec une attention fiévreuse, lui ménageait bien des
surprises qui devaient le faire rager dans la solitude de
son exil. L'entrée de son frère Denis-Benjamin Papineau
l'exil 167
dans le cabinet Draper-Viger, après la démission de La
Fontaine (mai 1843) n'en fut pas une des moindres. On
se rappelle que ce grand patriote ne voulant pas souffrir
l'ingérence de sir Charles Metcalfe dans des affaires
qui relevaient de la responsabilité ministérielle, comme
la nomination des fonctionnaires publics, avait remis son
portefeuille au gouverneur. Cette retraite de La Fon-
taine avait soulevé de nouveau toute la question des
pouvoirs respectifs du gouverneur et de ses ministres,
ce qui rendait difficile la position des hommes appelés à
les remplacer.
Tout naturellement,les Canadiens prirent flait et cause
pour La Fontaine qui restait dans la thèse libérale, et ce
fut un étonnement général, quand Denis-B. Viger et
D.-B. Papineau acceptèrent la responsabilité des actes
de Metcalfe en consentant à faire partie du cabinet lory
Draper. Papineau, mis au courant de cet événement
politique par son frère, dut bondir de surprise et de
colère, mais il sut se contenir dans la lettre que nous
avons sous les yeux et qui est curieuse à lire. Elle
débute par cette observation typique: « Ta lettre est
inévitablement toute de poldtque, pour moi le plus dé-
plaisant des sujets » ; puis sa missive se répand comme un
torrent l'espace de vingt pages sur « ce sujet déplaisant.»
La revue qu'il y fait de la crise ministérielle est aigre-
douce; on y voit poindre son animosité à l'égard de La
Fontaine qu'il approuve d'une façon assez tiède. La
conduite de M. Viger ne lui va guère, mais il retient un
blâme qu'on sent au bout de sa plume et se contente de
l'égratigner légèrement en passant. Il est regrettable
que nous n'ayons pas les lettres que lui adressait son
168 l'exil
frère, niais en lisant les réponses de Papineau on est
conduit à conclure, par induction, que Denis-Benjamin
cherchait à lui peindre la situation nouvelle faite aux
Canadiens, par la constitution de 1840, comme fort accep-
table, car il lui répond :
« Le système dont vous feignez d'être engoués sera
bien vite usé et répudié. » Puis, comme il est en veine de
critique, il tombe d'un bras lourd sur les coalitions de
partis à la mode à cette époque. A ses yeux, ces ententes
forcées entre adversaires sont de pures abominations.
« L'amalgamation, dit-il, de divers partis aussi outrés
qu'ils ont été en Canada, de tant de bourreaux avec
les amis et les parents de leurs victimes, est le rêve d'un
Européen souriant aux uns et aux autres avec une égale
indifférence, mais il ne pourra jamais obtenir que la con-
fiance et le concert régnent entre eux. » Le cœur, chez
Papineau, ne perdait jamais ses droits et après avoir
jugé la politique canadienne, en mêlant plus de fiel que
de miel à ses observations, il s'attendrit à l'égard de son
frère.
« Tu vas être en butte, lui dit-il, mon cher frère, plu»
qu'aucun autre, à la malignité d'attaques anonymes.
Je te supplie de n'y jamais répondre si tu veux conserver
ta tranquillité et le temps nécessaire pour bien remplir
les devoirs de ta charge. Tu es seul des membres de la
majorité qui paraisse être en contradiction avec lui-
même, tous les autres ayant refusé, quand on s'est
adressé à eux, de prendre place dans le ministère à
former. Les vues pures et patriotiques qui t'y ont
décidé, tes amis les comprendront, mais tes adversaires
l'exil 169
politiques les calomnieront. Il ne faut pas entrer dans
la vie publique, si l'on veut trouver de l'équité chez les
partisans.
« M. Viger écrit trop, pour conserver tout le sang-
froid que demande la position difficile qu'il a choisie, et
cela l'irrite personnellement contre La Fontaine. Mais
c'est changer la nature des questions en débat que de
regarder de si près au mérite ou démérite des individus.
Personne ne peut se douter que les lumières de M. Viger
soient beaucoup plus grandes que celles de ses rivaux.
Son intégrité politique, son âge, sa fortune, qui fait qu'il
n'a rien à désirer que la conservation de la belle répu-
tation qu'il s'est faite à si juste titre, offrent plus de
garanties que les ambitions d'un jeune homme qui a à
se préparer, selon les apparences, un long avenir de
fortune et de pouvoir ou de privations. »
Dans l'isolement de l'exil, souvent replié sur lui-même,
il laisse errer sa pensée. L'image de la patrie se pré-
sente sans cesse à ses yeux, ramenant avec elle tantôt
de glorieux souvenirs, tantôt de sombres perspectives
pleines de menaces pour les Canadiens. Son esprit
inquisiteur interroge naturellement l'avenir pour pé-
nétrer le secret des destinées réservées à son pays. Sous
le coup des déboires et des désappointements, il ne peut
voir se dérouler autrement cet avenir que sous les
plus tristes aspects si le Canada n'échappe pas à la
sujétion coloniale. Au regard de ce redoutable horizon,
il lui semble que l'annexion aux Etats-Unis répondrait à
toutes ses aspirations. Voilà l'impression que de Paris
il communique à un de ses amis du Canada.
170 l'exil
« Je suis un de ceux, dit-il, qui pensent que c'est là une
vérité acquise pour tous ceux qui ont examiné cet im-
portant problème sous tous ses divers aspects. Notre
condition sociale est très analogue à celle des Amé-
ricains, mais très différente de celle de l'Angleterre ; nos
intérêts sont plus grands et plus nombreux en Amérique
qu'en Europe; l'infériorité coloniale ne peut pas, ne doit
pas être endurée à perpétuité ; la séparation est une
question de temps; elle a son terme indéterminé mais
inévitable et certain comme la mort pour tous les
hommes. Et quand on se demande ce qui vaut mieux
pour nos descendants, ou les luttes et les rivalités
des diverses nationalités, ou leur aggrégation dans cette
belle confédération, il ne peut y avoir d'hésitation en pré-
sence du spectacle que nous donne la puissance amé-
ricaine qui déjà n'est que la seconde des nations du
monde civilisé; qui, si elle progresse, durant les cin-
quante ans à venir, comme elle l'a fait durant le demi-
siècle passé, deviendra la plus nombreuse et la plus
puissante des nations de la race civilisatrice cauca-
sienne. Quels pygmées seraient nos enfants à côté du
colosse! Faut-il les laisser exposés aux dangers d'une
lutte inégale ou impossible, ou ne vaut-il pas mieux les
associer à un avenir aussi glorieux que celui qui pré-
vaudra dans un Etat aussi vaste à lui seul que l'Europe
et qui, dans un temps que verront beaucoup de jeunes
gens d'aujourd'hui, sera peuplé de plus de cinquante
millions d'habitants éclairés et prospères ? »
On ne pouvait traiter un sujet aussi grave que celui de
l'annexion du Canada aux Etats-Unis avec plus de désin-
l'exil 171
voiture. En lisant cette conclusion à priori qui, pour
son auteur, s'impose avec l'autorité d'un dogme et
l'absolu d'une vérité indiscutable, on sent bien que
l'angle visuel sous lequel Papineau aperçoit les choses
ne lui permet de saisir que le côté avantageux de l'état
social rêvé pour nous. Il, ne lui vient pas à l'esprit de se
pencher sur ce problème pour s'assurer s'il ne cache pas
une solution difficile. Convenons toutefois que ce coup
d'œil jeté sur la république voisine ne manque pas de
pénétration. Il lui a fait voir d'une façon très précise
la marche progressive de nos voisins au point de vue de
la population. L'accroissement qu'il prédit à celle-ci,
est arrivé au bout de cinquante ans, comme il l'avait
indiqué. Il est également hors de conteste que l'essor ma-
tériel, qui a emporté les Etats-Unis, nous aurait aussi
entraîné dans sa course profitable. Nous y. avons parti-
cipé avec avantages durant les années pendant lesquelles
le traité de réciprocité, négocié par lord Elgin, en notre
nom, a ouvert (de 1854 à 1864) le marché américain aux
produits de notre agriculture.
Ce n'est pas le lieu de traiter cette question, mais ce
serait une curieuse et instructive étude que d'essayer de
se représenter ce qu'aurait été le passé du Canada, sous
l'annexion, au point de vue des intérêts matériels.
L'homme politique pourrait se demander si, avec une
faible représentation de cinq ou six députés au Congrès,
notre influence y aurait été assez considérable pour lui
arracher ce capital qui nous est venu de Londres et qui
a construit nos canaux et nos voies ferrées? L'effort du
172 l'exil
Canada vers le progrès, activé par cet afflux d'argent
emprunté en Angleterre, s'est fait prodigieux, par
moment, et a dépassé en résultats celui des Etats-Unis.
Mais le progrès matériel est-il le seul intérêt h mettre
en balance dans le sort d'une nation? Lier partie avec
les Etats-Unis, ce serait nous anéantir comme indivi-
dualité distincte. Une unité faible, comme la nôtre, ne
fait pas alliance avec une puissance colossale, comme
la république voisine, d'une force d'absorption si dévo-
rante, sans y disparaître aussi sûrement que les eaux des
fleuves se perdent dans l'océan. Deux principes con-
traires semblent dominer le mouvement des idées
au nord et au sud de la ligne 45e. Chez nous, séparation
des populations en groupes impénétrables les uns aux
autres; aux Etats-Unis confusion dans une masse com-
mune des millions d'émigrés venus de tous les points de
l'univers; c'est cette suppression d'individualité natio-
nale que nous repoussons. L'annexion, ce serait le sacri-
fice de cet idéal fait de souvenirs et de traditions
auxquels nous tenons avec tant de persistance. Pa-
pineau, dans l'état d'âme où il s'agitait, se trouvait fata-
lement éloigné de cette impartialité et de cette indépen-
dance d'esprit nécessaires pour traiter une question
comme l'annexion, dans toute son ampleur.
En 1845, il y avait huit ans que Papineau avait quitté
le Canada, huit ans que l'exil assombrissait sa vie. Il
n'avait cessé, durant ce long espace de temps, de désirer
revoir cette terre où l'appelait, par delà l'océan, tant
d'affection. Nul obstacle ne s'opposait plus alors à son
retour; l'amnistie arrachée par La Fontaine à sir
l'exil 173
Charles Metcalfe avait abaissé la frontière devant ses
pas et certaines questions personnelles avaient été
réglées à sa satisfaction. Il partit donc de Paris et
rentra an Canada, comme nn roi découronné, mais avec
au front l'auréole de la proscription et du malheur immé-
rités. On disait après le retour des Bourbons en France
que, dans leur long séjour à l'étranger, ils n'avaient rien
appris et rien oublié. Papineau rentrait après avoir
beaucoup étudié, beaucoup appris, à Paris, sur les
hommes et les choses, mais il n'avait pu oublier ce passé
rempli pour lui de tant de labeur, de tant d'ennuis et
d'infortunes dont il faisait remonter la responsabilité à
l'Angleterre.
12
CHAPITRE QUINZIEME
LE RETOUR AU PAYS
L'année 1S45 vit Papineau rentrer au Canada. Ses
concitoyens, ne conservant de lui que le souvenir de son
passé plein de gloire, saluèrent son retour avec bonheur,
pensant que ses services rachetaient ses fautes et au de-
là. Le proscrit de 1837 revenait, la tête auréolée, retrou-
ver une population disposée à un accueil sympathique.
La curiosité publique éveillée l'interrogeait sur ses
projets d'avenir. Se renfermant dans une discrétion
de mise, il garda le silence sur ce sujet et se retira dans
ses terres de la Petite- Nation, où il vécut dans la
dignité de la retraite jusqu'en 1847. Plût au Ciel que,
pour la gloire de son nom, il n'en fût jamais sorti et n'eût
plus reparu sur le théâtre où, jadis chef pendant trente
ans, il ne pouvait pas jouer un rôle secondaire sans se
diminuer et sans embarrasser ses amis !
L'ambition de resaisir son ancienne influence, ou le
désir de prendre sa revanche sur l'Angleterre, le ramena
au Parlement. Il faut bien l'avouer, cette seconde
étape de sa carrière, qui se termina en 1854, n'a rien
ajouté à sa gloire. Huit ans d'absence du pays lui ont
fait perdre, au point de vue des idées, le contact de ses
concitoyens. Une nouvelle manière de voir les évé-
nements et d'entendre la politique s'est substituée,
176 LE RETOUR AU PAYS
dans leur esprit, à celle de Papineau, immuablement
ancré dans ses opinions des jours agités d'autrefois. A
Paris, son libéralisme, dans ses rapports avec les hommes
avancés de l'époque, Louis Blanc, Béranger et La-
mennais, s'est teinté d'une forte couleur radicale, ce
qui augmente encore l'écart entre lui et ses anciens
amis. L'amertume de la défaite fait fermenter en
son âme des colères qu'il cherchera en vain à maîtriser,
et qui paralyseront souvent ses bonnes résolutions
momentanées. C'est ainsi qu'en acceptant le mandat
du comté de Saint-Maurice (1848) il promettait d'appuyer
La Fontaine. « Il est de stricte justice, disait sa pro-
fession de foi, de donner au ministère libéral l'occasion
de prouver qu'il peut, comme il est certain qu'il veut,
faire beaucoup de bien. » C'était la raison qui parlait
à ce moment, mais elle allait perdre bientôt son empire
sur lui.
Comment Papineau pouvait-il vivre sous l'illusion
qu'il coopérerait à l'œuvre de La Fontaine, réconcilié à
l'idée qu'il était possible de tirer partie de l'union de
façon à rendre justice aux Canadiens, lorsque lui, Pa-
pineau, refusant toute confiance au gouvernement res-
ponsable, réclamait « l'abrogation du statut de 1840,
l'indépendance du Canada, parce que les Canadiens n'ont
aucune justice à attendre de l'Angleterre et que, pour
eux, la soumission est une flétrissure et un arrêt de mort,
l'indépendance, au contraire, un principe de résurrection
et de vie » !
A l'heure de son retour au Canada, sa haine de l'An-
gleterre se superpose dans son esprit à une horreur
LE RETOUR AU PAYS 177
bien marquée des institutions monarchiques. L'aristo-
cratie sous toutes ses formes, voilà l'ennemi du bon
gouvernement et le fondement du despotisme, comme si
une assemblée ne pouvait pas tomber dans l'arbitraire,
comme si une collectivité, issue du suffrage universel, ne
se montrait pas parfois plus redoutable qu'un despote!
« Le Canada ne peut donc attendre son salut, disait-il,
que de la démocratie. »
Pouvait-il, sous l'empire de cet état d'âme, rester l'ami
du ministère libéral La Fontaine-Baldwin qui venait de
remplacer l'administration tory Draper? L'ardeur de
ses sentiments devait fatalement l'entraîner loin des
rangs où les liens du passé auraient dû le retenir et dont,
tout d'abord, il ne comptait pas se détacher. Son atti-
tude, à la Chambre, ne tarda pas à se modifier dans le
sens d'une opposition d'abord tiède à l'égard de La Fon-
taine, pour dégénérer en une hostilité déclarée. On ne
reste jamais au sommet de la pente de l'opposition ; on la
descend fatalement sous l'impulsion des passions
humaines, de la haine et du désappointement. Il en vint
rapidement à trouver que les tories n'étaient pas aussi
noirs qu'il les avait vus, ni les libéraux aussi blancs qu'il
les croyait. Papineau dépréciait les uns et excusait
les autres pour donner une raison d'être à son hostilité
à l'égard de La Fontaine. Le fiait est que le grand agi-
tateur ne voit plus les hommes qu'à travers sa haine des
institutions anglaises et qu'il enveloppe dans une répro-
bation commune tous ses adversaires. Au reste, la
générosité n'a jamais marqué ses rapports avec
ceux qui cessaient de partager ses avis. Tour à tour..
178 LE RETOUR AU PAYS
Vallières, Neilson, Debartzch, sortis de son camp, amis
déchus de sa faveur, subirent ses sarcasmes. En 1849,
La Fontaine n'est plus qu'un « naïf bafoué, trompé, joué
par ses alliés, un ventru, un corrompu » ; Drummond et
Blake, « des Irlandais éhontés qui insultent à la mémoire
d'O'Connell et à la misère de l'Irlande». La, passion
politique l'emporte au delà de toute mesure.
C'était évidemment un tempérament voué à la critique
outrancière que Papineau. L'accoutumance avait
formé dans son caractère un pli que rien ne pouvait
effacer. Il n'avait eu pendant les longues adminis-
trations de Dalhousie et d'Aylmer que des injustices à
attaquer et des abus à signaler. Blâmer toujours
quelqu'un tendait à passer en habitude chez lui, et
lorsque l'occasion manquait à sa verve mordante de
s'exercer sur les tories, ses ennemis naturels, il la laissait
se rabattre sur ses amis les libéraux. N'avait-il pas, au
reste, peint d'une façon amusante la tournure naturelle
de son esprit en répondant à son frère qui lui reprochait,
au moment de son retour au Canada, d'avoir retardé d'un
jour son arrivée à Québec : « C'était pour venir sur un
bateau de l'opposition » !
Ses dispositions d'esprit devaient le pousser à un
corps à corps avec La Fontaine, et effectivement, on le
vit à la session de 1849 attaquer sans merci son ancien
lieutenant. Ce fut une lutte mémorable entre deux
adversaires doués de qualités les plus opposées. D'un
côté, tout le prestige d'un passé brillant, l'éclat resplen-
dissant de la plus haute renommée d'éloquence du pays,
une vigueur de parole que l'âge n'avait pas encore
LE RETOUR AU PAYS 179
atteinte et une mauvaise cause. De l'autre, un avocat
froid, sans élan dans l'argumentation, avec une logique
tranchante s'adressant à la seule raison pour défendre
une bonne cause.
Papineau s'élance à l'assaut avec la verve des anciens
jours et durant une dizaine d'heures, reparties sur quatre
séances, prend à partie son ancien ami, devenu son
ennemi parce qu'il n'a pas rompu en visière avec l'An-
gleterre. La Fontaine a accepté l'Union contre laquelle
il s'était d'abord élevé. Voilà le terrain sur lequel il
confine son long réquisitoire où malheureusement se
glissent des insinuations des plus malveillantes, tendant
à mettre en cause l'honorabilité du premier ministre.
A l'époque de l'Union, tous les Canadiens avaient
protesté contre cette réalisation du projet de lord
Durham, imaginé pour en finir avec la question fran-
çaise au Canada. Papineau, revenant sur cette con-
damnation, reproche à La Fontaine d'avoir accepté le
nouveau régime qui lui avait semblé d'abord si odieux.
Quant à lui, il n'a pas changé et le mariage forcé des
deux Canadas ne constitue à ses yeux qu'un vasselage,
qu'une servitude qu'il faut faire cesser au plus tôt. L'at-
titude nouvelle de La Fontaine n'est qu'une lâcheté, car
l'Union n'a eu que des effets déplorables, et ne peut con-
duire qu'à l'asservissement du pays. « Pour moi, ajoute-
toi, je n'y vois que des infamies, je n'y vois toujours que
des iniquités, toujours qu'une loi de proscription et de
tyrannie contre mes compatriotes. » Que des libéraux
comme La Fontaine l'acceptent en 1849, c'est ce qu'il ne
peut comprendre; voilà pourquoi il combat le ministère
180 LE RETOUR AU PAYS
qui accomplit l'œuvre de lord Sydenham. « Oe ministère
n'a aucune force pour le bien, mais beaucoup pour le mal;
mais beaucoup pour l'asservissement de ceux qu'il gou-
verne. » Dans l'outrance de ses sentiments, il en est
arrivé à détester les libéraux plus que les « tories », ses
anciens ennemis. Il ne l'exprime pas, mais on voit bien
que tel est son état d'âme. « Je dois néanmoins dire
que ce ministère tory Draper, dont je pensais tant de
mal, et ce ministère dont je pensais tant de bien ont
tous deux également trompé mes espérances et mes
craintes. Du moment que j'ai connu notre ministère
libéral, j'ai commencé à dire qu'on n'avait rien de bon
à attendre de lui. » Passant en revue le programme de
La Fontaine, il y trouve partout matière à condamnation
et à reproche. En fait de finances, d'économie politique,
tout est à reprendre. On s'occupait beaucoup à ce
moment déjà de voies de communication par terre et par
eau : les plans du Gouvernement sur ce sujet lui
semblent hasardeux, exagérés. Le projet de faire
arriver, par le moyen de nos canaux, les navires d'outre-
mer jusqu'aux grands lacs est à ses yeux chose ridicule.
Papineau a vécu assez longtemps pour voir combien
peu il avait eu raison de se défier des ressources du pays
et combien étaient peu fondées ses prévisions que l'on va
lire : « Il y a eu de l'erreur dans l'idée de faire ces canaux
dans des dimensions d'ostentation et non d'utilité. Il
y a folie à croire que des vaisseaux européens se ren-
dront jamais, par nos canaux, jusqu'à une distance si
considérable. Le cours des eaux, les vents, tout leur est
contraire, et rendra toujours nos voyages trop longs et
LE RETOUR AU PAYS 181
trop coûteux, pour qu'il n'y ait pas de la rêverie dans
cette idée d'entreprendre la confection de canaux si
vastes, pour permettre aux vaisseaux d'Europe de se
rendre jusqu'aux lacs. Non, cela n'aura jamais lieu;
je le dis sans crainte, car tout me prouve que c'est impos-
sible. La continuation de la navigation de notre fleuve
jusqu'à Kingston ne pourra jamais se réaliser avec
profit, et toutes les dépenses faites dans ce but ont été
un acte de folie. Mais l'Angleterre n'a pas été plus sage;
elle a applaudi à notre folie, elle nous y a poussés en
nous promettant une protection qu'aujourd'hui elle nous
refuse. »
La Fontaine n'eût pas de peine à montrer combien
étaient injustes les critiques de son adversaire et à dé-
molir toute son argumentation. Au début de son dis-
cours, rappelant à Papineau qu'il a obtenu une amnistie
en sa faveur, il ajoute: « Si j'ai fait une faute en rentrant
dans l'administration, c'est lui (Papineau) qui en a pro-
fité, car sans cette faute, il ne serait pas dans cette
Chambre aujourd'hui pour déverser à pleines mains
l'injure contre ses anciens amis politiques, il serait
encore sur la terre de l'exil. » *
Jetant un coup d'œil rétrospectif sur le fonction-
nement de la nouvelle constitution, de 1841 à 1849, La
Fontaine s'applique à faire voir qu'il lui a été possible,
1 C'est en 1843, Que La Fontaine fit entrer un- nolle prosequi contre
l'acte de mise en accusation de Papineau pour haute trahison. La Fon-
taine dut arracher cet acte de justice à Metcalfe après bien des luttes.
En 1846, le cabinet Draper consentit à payer £4,500 à Papineau; cette
somme représentant son traitement de Président de la chambre qui ne lui
avait pas été payé pendant plusieurs années, avant 1837.
182 LE RETOUR AU PAYS
sans manquer à la logique, de l'accepter et de coopérer à
sa mise en œuvre au grand avantage de ses concitoyens.
Ce n'est pas lui qui a changé, mais bien les conditions
dans lesquelles elle s'était d'abord présentée. On en a
fait disparaître l'article qui proscrivait la langue fran-
çaise, et l'on en a fait naître le gouvernement respon-
sable, qui donne aux Canadiens tous les privilèges qu'ils
réclamaient avant 1837.
« J'ai dû céder, dit La Fontaine, aux instances de mes
collègues (qui le pressaient d'accepter le pouvoir) ayant,
plus que qui que ce soit,le sentiment de la vaste responsa-
bilité qui pesait alors sur ma tête. Et quand je pense
aux avantages immenses que mes compatriotes en ont
recueillis, je n'ai pas lieu de m'en repentir; mon pays
m'a approuvé, l'honorable député lui-même, à la veille
de l'élection générale, a dit aux électeurs de Saint-
Maurice qu'il m'approuvait ! Avec quelle sincérité et
dans quel but faisait-il cette déclaration dans son trop
célèbre manifeste? Je laisse à cette Chambre et à ses
électeurs d'en faire l'appréciation.
« L'honorable membre, se mettant en contradiction
flagrante avec cette déclaration, que ses électeurs ont dû
dans le temps croire être sincère, nous dit aujourd'hui
que c'était une faute, un crime, pour un Canadien-
Français, que d'accepter le pouvoir en 1842. Il nous a
dit quelle devait être, suivant lui, la ligne de conduite, le
système d'opposition, que nous aurions dû adopter à
cette époque et suivre constamment depuis. Il fait
contraster ce système avec le nôtre. A ce point de vue,
j'accepte avec plaisir la discussion et n'en redoute
aucunement le résultat. La question ainsi posée, voyons
LE RETOUR AU PAYS 183
quelles ont été pour nos compatriotes les conséquences
de notre système, et quelles auraient été celles du sys-
tème de l'honorable député.
« Ce n'est pas, je pense, lui faire injure, que de qua-
lifier son système, de système d'opposition à outrance;
c'est ainsi que lui-même Ta qualifié en plusieurs
occasions. Je donne à l'honorable membre tout l'avan-
tage d'une déclaration que j'ai faite souvent, et que je
répète aujourd'hui: Dans la pensée du gouverneur qui
l'a suggérée, dans la pensée de celui qui en a rédigé
la charte, l'Union des deux provinces devait écraser les
Canadiens-Français! Oe but a-t-il été atteint? La pensée
de lord Sydenham a-t-elle été réalisée? Tous mes com-
patriotes, à l'exception de l'honorable membre, répon-
dront d'une voix unanime: Non! mais ils diront aussi et
tout homme sensé le dira, que si le système d'opposition
à outrance que préconise l'honorable membre eût été
accepté, il aurait accompli déjà à présent le but de lord
Sydenham : les Canadiens-Français seraient écrasés !
Voilà où nous aurait conduit le système de l'honorable
membre, et où il nous conduirait infailliblement encore,
si les représentants du peuple étaient assez peu judi-
cieux pour le suivre.
« Le protêt de 1841 a eu une portée qu'il faut savoir
apprécier aujourd'hui; mais à mes yeux, le refus du Gou-
vernement et de la majorité des membres du Haut-
Canada d'accéder à ce protêt en a eu une bien plus
grande encore. Ce refus a établi, en fait et en droit, que
l'Union n'avait pas fait des deux Canadas une seule
et même province, mais qu'elle n'avait fait que
184 LE RETOUR AU PAYS
réunir, sous l'action d'une seule et même législature,
deux provinces jusqu'alors distinctes et séparées et qui
devaient continuer de l'être pour toutes fins quel-
conques; en un mot, il y avait eu, à l'exemple de nos
voisins, une confédération de deux provinces, de deux
Etats. C'est d'après cette appréciation des faits, fondée
sur l'opération de l'acte d'Union, tel que le Haut-Canada
l'a interprété lui-même lorsqu'il fut appelé à la faire par
les députés libéraux du Bais-Canada dans leur protêt
de 1841, que j'ai réglé ma conduite politique en 1842.
En me fondant sur le principe de ne voir dans
l'Union qu'une confédération de deux provinces, comme
le Haut-Canada l'a déclaré lui-même en 1841, je
déclare ici hautement que jamais je ne consentirai à ce
que l'une des sections de la province ait, dans cette
Chambre, un nombre de représentants plus considérable
que celui de l'autre, quel que soit le chiffre de sa popu-
lation. »
Dans ce grand débat, l'éloquence de Papineau conquit
tous les suffrages au point de vue de l'art, mais la froide
raison rangea la majorité à la suite de La Fontaine. fc>on
rival avait combattu avec un grand courage, et il lui
avait fallu une forte somme d'énergie pour soutenir la
bataille seul, isolé avec le souvenir de cette Assemblée où
il avait jadis parlé en maître, où tout pliait sous le
charme et l'autorité de sa parole. Sa position nouvelle
était fausse et il eut le grand tort de ne pas s'en
apercevoir. Tout avait changé depuis 1837; le monde
poli tique s'était mis en marche vers de nouvelles idées,
évoluant sous l'empire de principes contraires à ceux des
temps passés. Papineau seul, campé sur ses anciennes
LE RETOUR AU PAYS 185
positions, jetait le défi à ses ennemis présents comme
s'il avait encore en face de ses sarcasmes Dalhousie,
Aylmer ou Gosford.
Avant 1837, les Canadiens-Français disputaient le
pouvoir aux Anglais sur le terrain des questions de race,
toujours si énervantes; c'est le propre de ces sortes de
luttes de s'aggraver avec le temps, de développer des
passions qui font perdre le sens du juste et de l'injuste,
jusqu'à fermer les portes à tout accommodement. Après
l'union, l'alliance des libéraux de La Fontaine avec les
réformistes de Baldwin opéra une diversion salutaire
en canalisant, dans de nouvelles directions, des forces
toujours portées jusqu'alors à de dangereux conflits.
Il fut possible, des ce moment, de s'occuper des intérêts
matériels du pays si longtemps négligés. L'orientation
de la politique, comme la comprenait et l'expliquait La
Fontame,répondait au désir général de la population qui,
au souvenir des jours de 1837, craignait de s'égarer à la
suite de Papineau dans des chimères périlleuses. Re-
commencer l'agitation passée, c'eût été, semblait-il aux
Canadiens, entretenir une plaie béante au flanc de la
patrie déjà affaiblie. Sans doute, il restait bien des
réformes à accomplir, mais on espérait que le ministère,
mis en pleine possession des moyens d'action du pays,
saurait les donner. Papineau, immuable dans ses prin-
cipes, répugnait au système des concessions mutuelles,
des compromis, des transactions qui sont de l'essence du
régime constutionnel. Peu lui importait son isolement:
faisant front à l'ennemi, il avait l'air de jeter à la majo-
rité son défi d'irréconciliable : ctiam si omnes ego non. Son
186 LE RETOUR AU PAYS
attitude était fière, mais était-elle la plus raisonnable?
Quoi qu'il en soit, on se sent porté, tout en les con-
damnant, à s'incliner devant la sincérité de convic-
tions si absolues.
Si Papineau se sentait isolé en Chambre, il trouvait
dans le public un certain nombre d'amis et d'adhérents
d'autrefois, intransigeants comme lui, refusant de croire
que victorieuse sur le champ de bataille de l'insurrec-
tion, l'Angleterre avait renoncé, après avoir été vaincue
sur le terrain de la politique, en acceptant les idées de La
Fontaine, à annihiler l'influence française. C'est de ce
cercle de patriotes récalcitrants, auxquels s'étaient réu-
nis une foule de jeunes gens pleins d'ardeur, grands admi-
rateurs de Papineau, fiers de se dire ses disciples, que sor-
tit, en 1849, le parti démocratique canadien. Fortement
impressionnés par la révolution de 1848, en France, ces
derniers rêvaient pour leur patrie un idéal qui se rap-
prochait de l'âge d'or. La nouvelle organisation avait
pour chefs les deux Dorion, Rodolphe Laflamme, Des-
saulles, neveu de M. Papineau, Labrèche-Viger, Daoust
et, comme organes dans la presse, Y Avenir et le Ganaâ\cny
alors dirigé par M, Aubin.
Tous prenaient langue de Papineau, s'inspiraient de
ses discours et formulaient un programme, reflet de ses
idées. Les articles inscrits sur le drapeau démocratique
comportaient l'abrogation de l'Union, le principe
électif introduit dans toutes les sphères de l'adminis-
tration, étendu au choix des fonctionnaires publics, des
magistrats et des conseillers législatifs et, comme but
définitif, la rupture du lien colonial, achemine-
LE RETOUR AU PAYS 187
ment vers l'annexion du Canada aux Etats-Unis. Plu-
sieurs des disciples de Papineau, à l'instar des démo-
crates de France, se montraient très hostiles à l'in-
fluence cléricale en politique.
Le parti libéral canadien-français, jusque-là soli-
dement uni, se scinda en deux fractions et cette scission
des forces nationales affecta tellement La Fontaine
qu'elle le décida à se retirer de la vie publique après la
session de 1851. Prenant la parole dans un banquet
que ses amis lui offraient à l'occasion de sa retraite,
La Fontaine, qui n'avait alors que 43 ans, notait avec une
certaine mélancolie comme la politique « use et use
bien vite les hommes publics », puis faisant allusion à la
fondation du parti démocratique, il ajoutait: «Et je
vous prie de croire qu'en me retirant de la vie publique,
je ne vois pas sans déplaisir les efforts faits pour diviser
entre elle la population française dans ce pays; mais
j'ai assez d'expérience pour vous dire en toute sûreté
que ces efforts ne peuvent pas réussir. Il y a un sens
commun trop vif chez mes compatriotes pour qu'ils ne
comprennent pas qu'en se divisant ils seront sans force.
Je méprise, quant à moi, les efforts faits pour diviser les
Canadiens ; ils ne réussiront pas. »
Les prévisions de La Fontaine portaient à faux, comme
il put le voir aux élections de 1854, qui firent arriver au
Parlement un bon nombre d'adhérents de Papineau. Au
reste, la scission ne s'était-elle pas déjà faite dès 1849, à
la fondation du Club démocratique? La Fontaine feint
de ne pas croire à cette division qui fut, au dire de ses
amis intimes, le principal motif de sa retraite, et à
laquelle il fait allusion lorsque, dans son discours d'adieu
188 LE RETOUR AU PAYS
à la vie publique dont il vient d'être question, il parle
des dégoûts qu'engendre la politique.
Papineau, trois ans après son rival, prit sa retraite,
fatigué, désappointé, mais rempli d'espoir dans
l'avenir de la démocratie et persuadé de son triomphe
final au Canada. Retiré à la Petite-Nation, il ne se dé-
sintéressa jamais entièrement de la chose publique. Son
esprit, plein d'ardeur et d'activité, le ramenait malgré
lui vers cette scène qu'il avait si longtemps rempli du
bruit de son nom.
Grand observateur des hommes et des choses, il étu-
diait nos institutions, les yeux fixés sur celles des Etats-
Unis qui,en toutes choses,lui servaient de termes de com-
paraison et de critérium pour appuyer ses jugements.
Une étude de la constitution de 1840, faite, au regard de
l'œuvre de Washington, lui fit consigner, dans une lettre
à M. Chris tie, de singulières observations sur cette
charte. Chose à peine croyable, elle lui apparaît trop
libérale et l'on se demande si c'est bien Papineau qui a
écrit ce jugement: «Le pays est dans une phase bien
nouvelle. L'élément démocratique domine soudaine-
ment, sans aucun contrepoids, à un degré périlleux.
Dans les Etats-Unis, le caractère différent donné au
Sénat est déjà un contrepoids contre le mouvement
trop accéléré des assemblées représentatives; mais le
plus puissant de tous est la Cour suprême des Etats-
Unis, dont les jugements peuvent arrêter l'exécution
des lois contraires aux règles de justice consacrées par
la constitution de chaque Etat. Ici, l'Assemblée seule
fait la loi, parce qu'elle peut, par les choix qu'elle a f ;i i I s,
par les ministres, les juges et les conseillers, faire
LE RETOUR AU PAYS 189
déclarer loi sa fantaisie d'un jonr. La forte aristocratie
d'Angleterre est si essentiellement conservatrice, qu'il
n'y a pas de risque à admettre comme principe constitu-
tionnel que le parlement est tout-puissant pour la légis-
lation. Des hommes nouveaux vont se culbuter si
rapidement, à chaque élection générale en Canada, qu'il
résultera, je n'en doute pas, des actes de législation pré-
cipités et passionnés. La réforme portée tout à coup à
'l'extrême, après une opiniâtre résistance pendant de
trop longues années, au lieu d'en accorder de graduelles
et modérées, va faire autant de mal venant de notre
position coloniale, que l'Angleterre en a fait dans le
passé en soutenant à tort l'excessive prépondérance
qu'elle donnait à l'Exécutif. Elle ne comprend pas mieux
îles besoins sociaux du présent qu'elle n'a compris ceux
du passé, parce qu'elle ne peut pas concevoir un autre
état de société que le sien propre. Nous tombons, je le
crains, dans un état d'anarchie législative ; commençant
en majorité, les ministères finiront en minorité, et
chaque nouveau parlement aura à détruire de fond en
comble l'œuvre du précédent. »
Si cette appréciation a lieu de surprendre chez Pa-
pineau, elle n'en constitue pas moins une critique assez
raisonnable de notre gouvernement ; certes, si la charte
de 1840 avait un défaut, Papineau l'a admirablement
saisi. Nous ne sommes pas loin de partager son opinion :
de cette constitution auraient pu découler tous les maux
que Papineau y voyait en germes, si le bon sens du
peuple ne lui avait pas servi de contrepoids ;
mais ce qui nous surprend, c'est de trouver dans la
bouche d'un vieux libéral un langage que des tories
13
190 LE RETOUR AU PAYS
comme Draper et McNab auraient à peine osé tenir.
Papineau a-t-il en ceci obéi à une loi assez commune qui
fait changer les points de vue avec l'âge et nous porte à
modifier nos opinions premières? On peut dire, en thèse
générale, que l'homme naît libéral et meurt conser-
vateur. L'âge mûr perçoit ce qu'il y a de faux dans
bien des théories, car l'expérience lui fait voir les plus
brillantes «'écroulant au choc des choses. A mesure
que l'on avance dans la vie, la difficulté de plier
l'humanité avec ses défauts aux exigences des savants
systèmes, admirables sur le papier, devient de plus en
plus palpable. Le plus souvent, les institutions
valent mieux que les hommes, et ce sont les défauts de
ceux-ci qui les rendent impraticables. En cette matière,
Papineau n'est-il pas resté, au surplus, dans son rôle de
critique quand même ?
Si la nostalgie de la politique l'avait suivi dans sa
retraite, cette affection n'alla pas au point de le pousser
sur la place publique. Il ne s'ouvrait sur ce sujet de
ses prédilections qu'à ses amis intimes, dans ces cau-
series à la plume qu'il avait toujours aimées et aux-
quelles il savait donner tant de charmes. Une fois
seulement, et ce fut la dernière, il reparut en public, à
l'Institut-Canadien de Montréal, où il donna une longue
conférence, le 17 décembre 1867. Il s'y montra, à ce
moment, au déclin de sa carrière, sous les fatigues dé-
primantes de l'âge, avec des ardeurs juvéniles dans
l'expression de ses sentiments et surtout de ses vieilles
antipathies; c'était comme le dernier rugissement du
lion en face de son ennemi. Sa conférence présentait un
résumé succinct de l'histoire de la domination anglaise
LE RETOUR AU PAYS 191
an Canada, sujet qui ouvrait largement la porte à une
confession finale du patriote endurci, fier de se montrer
au bord de la tombe sans repentir pour son passé et sans
désespérance sur l'avenir de la démocratie. Bien que
Papineau eût cessé depuis longtemps d'être en commu-
nication d'idées politiques et religieuses avec la majorité
de ses concitoyens, il n'en restait pas moins, à leurs yeux,
la figure historique la plus attachante du pays et la
foule continua toujours à le regarder avec admiration
comme elle regarde tous ceux qui la dépassent et la do-
minent.
Page 193.
I'ai'inkat, dans 1rs dernières année» de sa vie ; reproduction réduite d' lédaillon
exécuté par M. Napoléon Bourawai
CHAPITRE SEIZIEME
CONCLUSION
Le portrait qui se trouve au commencement de ces
pages répond bien à la conception que nous nous faisons
de Papineau. Quelle énergie dans les lignes de la figure
si expressive! Quelle mâle beauté dans l'ensemble de la
tête! Ses yeux ne semblent-ils pas lancer un défi à tout
venant? Son attitude altière, sa mâle prestance, révèlent
le lutteur obstiné qu'il a été durant sa longue carrière.
Le psychologue voit en Papineau une nature peu com-
plexe; son esprit plutôt simpliste s'adapte bien à
l'unité de sa vie consacrée à une grande cause autour de
laquelle l'ensemble de ses facultés intellectuelles n'a
cessé de graviter. 1
Un homme comme lui ne s'explique point par les évé-
nements seuls auxquels il a été mêlé, bien qu'ils aient
eu une grande répercussion sur sa mentalité. Sans
vouloir accepter la théorie que tout être est le produit
du milieu où il vit, il ne nous paraît guère contestable
qu'il subit l'action de l'air environnant et des circons-
tances. L'homme à qui La vie réussit ne voit pas le
monde sous le même angle que son voisin, que la flaillite
constante de ses entreprises ne cesse de poursuivre.
Chez Papineau, les idées sont la résultante de certaines
antécédances et d'influences ambiantes par lesquelles
i Ce portrait fait à Paris, par Maurin (circà 1840), était d'une grande
ressemblance au dire des connaisseurs et des artistes.
194 CONCLUSION
il a été touché au début de sa carrière. Fils d'un person-
nage politique important, qui avait vu les premiers
temps de la domination anglaise, il a dû fatalement
recueillir, par hérédité, ses rancunes, ses préjugés, consé-
quences de l'arbitraire du régime nouveau. Personne
mieux que Papineau n'en connaissait les sombres
annales. A ses propres antipathies pour les auteurs
des malheurs de la patrie, venaient se superposer celles
de son père et de ses amis. Son enfance s'écoula dans
un air imprégné de passions violentes, et c'est à ce
contact que son esprit devint si combatif. La lutte
engagée entre lui et le pouvoir durant tant d'années
n'était pas faite pour atténuer son penchant à la critique
ardente; et lorsque des jours meilleurs luirent pour le
pays, la lumière nouvelle ne lui sourit pas comme à
La Fontaine et à ses amis. Si nous ne savions pas qu'il
a agi, à son retour au Canada, sous une inspiration res-
pectable bien qu'erronée, nous dirions que l'Angleterre
lui ayant fourni tant de sujets de critique légitime du-
rant tant d'années, il ne pouvait plus voir rien de loua-
ble chez ceux qui travaillaient sous son égide.
Sa santé robuste le tint sur pied pendant quelques an-
nées encore, lorsque soudain, sans rien perdre de la force
de son intelligence, il parut s'affaisser sous le poids des
ans, et il mourut le 23 septembre 1871, à la veille de sa
quatre-vingt-cinquième année. Ses compatriotes, pres-
que tous hommes de foi et très attachés aux idées et à la
pratique de la religion, regrettèrent de ne pas voir auprès
de son Ut, au moment suprême, un représentant de la
miséricorde divine. Mais passonsi sur ce moment de sa
CONCLUSION 195
carrière sans appuyer davantage ; dans les affaires déli-
cates, sacrées de la conscience, l'homme n'est comptable
qu'à Dieu, qui le juge peut-être autrement que l'opinion.
Papineau, philosophe spiritualiste, fut plutôt qu'un anti-
clérical, un adversaire de l'intervention du prêtre dans la
politique. On le vit, à plusieurs reprises durant sa car-
rière, réclamer la liberté religieuse pour l'Eglise du
Canada avec autant de zèle et d'ardeur que la liberté po-
litique pour le pays. En 1837, l'autorité ecclésiastique
ayant dû, à bon droit, mettre les Canadiens en garde
contre les menées révolutionnaires de Papineau, il res-
sentit contre le clergé, à raison de cette intervention,
une aigreur qui s'exaspéra avec le temps.
Sa carrière se divise en deux parties bien différemment
remplies, et dont les erreurs de l'une ne doivent pas faire
oublier les mérites de l'autre. Quel homme que le
Papineau de 1820! Il incarne à ce moment toutes les
revendications des Canadiens dans un moment où leur
existence nationale court un grand danger. C'est bien
la voix de la patrie qui éclate dans ses harangues, dénon-
ciations emportées des complots tramés contre les
libertés de ses concitoyens. De 1820 à 1835, on ne voit
pas de plus belle figure dans notre histoire. Son
existence, pleine de gloire, mais d'une gloire payée de
sacrifices constants, est immolée à la plus noble des
causes, qu'il soutient sans fléchir, bien que le triomphe
final soit incertain.
C'est avec la catastrophe de 1837 que sa carrière
publique eût dû se terminer. Quel malheur qu'il n'ait
pas compris la situation de la province et la sienne en
196 CONCLUSION
1847! Oe fut, certes, une grave erreur de sa part de ne
pas s'être confiné alors dans l'étude et une plus
grande encore, d'avoir encouragé une scission dans la
petite armée canadienne. On l'a rendu responsable de
la fondation du parti radical et de l'existence du Club
démocratique, de Montréal. Nous ne le trouvons nulle
part en rapport avec cette dernière organisation, bien
que nombre de ses idées soient inscrites à son célèbre
programme rédigé, croyons-nouis, par le « citoyen »
Blanchet et quelques autres hommes avancés de
l'époque. Mais y a-t-il entre Papineau et leur groupe
assez de relations de cause à effet pour que la création
du club lui soit imputable? N'oublions pas que les idées
anti-religieuses ou voltairit nnes, à Montréal et à Québec,
furent un instant à la mode, surtout parmi la classe
instruite, avant 1837 et sous l'Union. On y rencontrait
assez souvent des disciples de Voltaire, des encyclopé-
distes, des déistes comme Papineau et des partisans de
la morale indépendante.
I] convient aussi de faire remarquer que son oppo-
sition à La Fontaine n'a été qu'un incident de la lutte
engagée contre le gouvernement anglais, qu'il pour-
suivait par-dessus ses adversaires du Canada. Ses
éloges de la démocratie, ses sarcasmes, ses attaques
contre l'idée aristocratique que l'on relève dans les 92
Résolutions, accusent bien la tendance de son esprit
dès 1834. Fendant son séjour en France, la fréquenta-
tion de Lamennais, de Béranger et de Louis Blanc, laissa
son empreinte sur ses idées, le poussa en plein radica-
lisme, que la révolution de 1848 vint encore exalter.
CONCLUSION 197
Le triomphe de la démocratie, telle est son idée fixe à
son retour au Canada. Il faut se débarrasser de l'aris-
tocratie sous toutes ses formes, car elle nous tient dans
un vasselage humiliant. C'est ainsi que lui apparaît
l'état colonial. Ses antipathies lui font tout pousser au
noir. Mais patience ! l'émancipation qu'il appelle de
tous ses vœux viendra. « En attendant, il faut, écrit-il
à Aubin, rédacteur du Canadien, en 1848, rendre au
pays le service de le ramener à la politique pratiquée et
suivie de 1791 à 1835. Nous devons aimer maintenant
la démocratie durant notre servitude pour la savoir
pratiquer après notre émancipation. »
Papineau n'a-t-il été qu'un agitateur incoercible,
qu'un démocrate ne rêvant que le triomphe de ses idées,
sans plan dénotant une certaine envergure d'esprit?
Certes, les circonstances déterminent souvent les con-
ceptions des hommes, et il est évident que Papineau
évoluant sur le théâtre restreint de la politique provin-
ciale ne pouvait pas concevoir des projets à la Richelieu.
Cependant, ce n'était pas une idée particulariste que
celle qu'il conçut avant 1837, de se trouver des alliances
chez nos voisins de l'Est et de l'Ouest. Il fut longtemps
en correspondance avec Lyon Mackenzie, de Toronto, et
quelques libéraux des provinces maritimes, avec l'in-
tention manifeste de se concerter avec eux pour porter
l'effort de leurs forces réunies aux nôtres, contre l'Angle-
terre. Il put croire à une certaine heure à la réussite
de son projet. On aperçoit dans les lignes principales
de son plan, qui ne reçut qu'un commencement d'exé-
cution, l'idée maîtresse d'une confédération à rebours de
198 CONCLUSION
celle qui s'est faite plus tard. Poussant par delà les
frontières ses démarches à la recherche d'alliés, il en
avait trouvé de très ardents aux Etats-Unis. Ce furent
ces sympathizers américains qui prêtèrent main forte à
Mackenzie et à Robert Nelson, aux jours de la seconde
prise d'armes de 1838.
L'influence des autorités américaines réussit à neutra-
liser ses manœuvres; mais ne semble-t-il pas que de ce
premier rapprochement des libéraux du Bas-Canada avec
ceux de la province occidentale, ébauché par Papineau,
ait germé plus tard cette alliance de La Fontaine et
Baldwin, si féconde en heureux résultats?
Après avoir dit adieu à la politique, en 1854, Papineau
se retira dans son manoir de la Petite-Nation et n'en
sortit plus guère jusqu'à sa mort, en 1871. C'est là que,
depuis son retour au Canada, il nous apparaît sous
l'aspect le plus sympathique. Au milieu de ses livres,
de ses auteurs favoris, il se montre avec la physionomie
captivante qui lui était naturelle, mais que la mêlée des
luttes politiques avait souvent assombrie. C'était dans
l'intimité une des figures les plus aimables de son temps.
Homme du monde, il apportait en société toutes les
manières aisées d'un grand seigneur. Sa bienveillance
délicate envers ses inférieurs, sa respectueuse affabilité
vis-à-vis des femmes, le faisaient rechercher. Il y avait
chez lui cette fleur de politesse exquise, plante rare
aujourd'hui et qui a du mal à fleurir dans les marécages
de notre démocratie. Il était comme un demeurant
d'un autre âge. De son père, qui avait vécu avec les
Canadiens de l'ancien régime, élevés dans les traditions
CONCLUSION 199
de Versailles, il tenait ces grâces, ce bon ton, qui ré-
pandaient tant de charmes dans les relations sociales
d'autrefois. Toutes les lettres de Papineau, qui ne
traitent pas d'affaires, respirent ce parfum de bonne
compagnie et portent en plus l'empreinte affectueuse
d'une chaude amitié. Le cceur est toujours de moitié
avec l'esprit dans ses entretiens avec ses intimes. Nos
lecteurs nous sauront gré de leur faire voir, à côté du
tribun sous les armes, un Papineau en tenue des champs,
au milieu de sa famille et de ses amis, se complaisant
aux mille détails de la vie intime. A son retour d'une
promenade à Québec, où il avait été l'hôte de Christie,
son ancien adversaire devenu son ami, il écrit cette lettre
pour le remercier de son hospitalité. 1
1 Cette grande amitié de Papineau, qui apparaît dans la lettre ci-dessus,
n'avait pas toujours existé. Avant 1837, le tribun s'était montré très dur
à l'égard de Christie, alors qu'il représentait le comté de Gaspé à la,
Chambre d'assemblée. A quatre reprises, il fit prononcer son expulsion
de ce corps parce que ce député était sensé avoir conseillé à lord Dalhou-
sie de dissoudre la Chambre. Cette façon de traiter un adversaire était
le comble de l'arbitraire. Ni le droit constitutionnel, ni aucun règlement
de la chambre ne pouvait justifier un tel coup d'autorité. Les patriotes
qui tonnaient sans cesse contre l'arbitraire des gouverneurs, auraient pu se
dispenser de les imiter. L'accusation portée contre Christie n'était pas
prouvée, mais l'eût-elle été, qu'on ne pouvait lui demander compte d'un
acte indépendant du contrôle de la Chambre; ne suffisait-il pas d'en
rendre l'Exécutif seul responsable?
On sait que M. Christie est l'auteur d'une histoire du Canada en six
volumes. Dans une des pages de ce travail il fait de M. Papineau un
portrait dont nous aimons à détacher le passage qui suit :
"They who hâve only known Mr. Papineau through his politics and the
asperities of public life, in which, perhaps he has been more inflexible than
is consistent with skilful statesmanship, can hâve no just idea of the
many excellent, moral, social and domestic qualifies for which in private
life he is distinguished. Uniting the érudition- of the man of letters with
the urbanity of a gentleman ; possessing also the highest conversational
powers and in an eminent degree, communicative and convivial, he
is out of politics ail that can be desircd, and in the domestic circle, un-
rivalled for the amenity and kindness of his manners and disposition.
Few hâve ventured to enter the lists and cope with him who hâve not
been floored in the contest. Expressing himself with equal ease, élégance
and energy, in the English as in the French language, his éloquence is at
once felt to be of a superior order, grave, dignified and sénatorial."
200 CONCLUSION
« Montebello, 13 juillet, 1856.
« Mon cher monsieur Christie,
« Toutes les amitiés, fêtes et prévenances dont nous
avons été l'objet chez vous d'abord, et à votre exemple
chez tant d'autres obligeants amis, sont le sujet constant
de nos entretiens depuis notre retour de Québec. Tant
d'empressement nous a sensiblement touchés. Ma
femme, mes enfants et moi, nous nous rappellerons
toujours avec reconnaissance que ces quelques jours de
délicieuse promenade doivent toujours être comptés par
nous, au nombre des jours heureux qu'on aime à se
rappeler, dans les moments de gaieté, pour les rendre
plus riants, dans les moments de tristesse, pour ne pas
se laisser abattre. . . Les jeunes demoiselles qui se
trouvaient pour la première fois dans cette aimable
société québeequoise, où de charmantes et nombreuses
réunions se forment à quelques heures d'avis, l'ont sa-
vourée avec bonheur. A Montréal, le mélange des
diverses populations a introduit un peu trop d'étiquette
et de gêne. Les réunions y sont donc plus rares et
façonnières, et dès lors bien moins gaies. J'aurais dû
vous dire tout cela à l'instant même de notre retour ;
mais mon absence avait jeté en arrière plusieurs des
améliorations entamées, et pendant ces derniers jours,
j'ai passé beaucoup de temps arec les travailleurs et
donné le surplus à la bonne société de nos compagnes de
voyage, que je ne puis assez remercier d'être venues
avec nous. Si, au retour de chez vous, nous nous étions
trouvés seuls, dans notre agreste solitude, la transition
CONCLUSION 201
eût été trop soudaine; mais avec Mlle Douce t pour
parler des jours de notre jeunesse, et Mlle Trudeau pour
parler des jours de jeunesse d'elle et de ses jolies amies
de son âge, le temps coule facilement. Dites à monsieur
et madame Trudeau que je les remercie à chaque instant
du jour de m'avoir confié une aussi douce et agréable
société pour mes filles comme pour leurs vieux parents.
Nos amusements ne peuvent être très variés, mais ces
demoiselles ont la bonté de dire qu'elles se plaisent avec
nous, ce qui n'empêchera pas que quand vous y serez
avec madame Christie, elles s'y plairont encore mieux,
parce que le bonheur de vous avoir avec nous nous rend
vraiment plus aimables que lorsque vous nous manquez
et que nous vous regrettons. Ezilda n'en revient pas
de la prestesse avec laquelle madame Christie a impro-
visé une si jolie fête, pour une si nombreuse réunion, et
convient qu'elle n'a rencontré plus habile qu'elle; mais
dit-elle, en se proposant cet exemple pour modèle, je
me fortifierai dans la bonne voie ou du moins j'y suis
entrée.
« Il n'y a pas à particulariser les compliments et les
éloges quand nous les devons à un aussi grand nombre
d'amis. Néanmoins, je me dis qu'une partie des empres-
sements de tous, nous la devons à la chaleur de votre
vieille amitié qui vous avait porté à nous louanger tous
au delà de nos mérites. J'adresse mes affectueux remer-
ciements à tous, mais plus particulièrement à ceux qui
ont organisé notre belle promenade au Saguenay, à M.
Buteaux qui s'est donné tant de soins pour nous la pro-
curer et à ceux et celles qui en ont fait partie avec nous.
202 CONCLUSION
Trois demoiselles absolument parfaite® et accomplies,
et trois hommes qui valent mieux que beaucoup d'autres,
puis mes deux fillettes et moi formions une partie de
neuf, nombre toujours heureux et qui l'a été du moins
pendant ces trois jours de réunion. Ah! se répètera-t-
elle jamais? Qui sait? Si elle ne se répète pas en réalité,
elle le fera par la fraîcheur et la vivacité des souvenirs.
Voir les plus belles campagnes qu'il y ait au monde,
dans la meilleure compagnie possible, c'est à ne pas
oublier de longtemps ; c'est à ne jamais oublier. »
Nous venons de voir Papineau tout au bonheur de
l'amitié et à lia joie de vivre; mais ce n'est pas là l'état
normal de la vie, sur laquelle souffle le plus souvent le
vent du malheur. La mort d'un petit-fils lui arrache
des accents émus, lorsque, l'âme abîmée par la douleur,
il fait part de cette perte à M. Christie:
« 15 mars, 1855.
« Dans le temps où votre lettre m'est parvenue, j'étais
dans l'affliction profonde que m'a causée la mort de mon
cher et seul petit-fils, magnifique enfant de près de onze
mois, que sa première maladie nous a enlevé. Connais-
sant l'extrême sensibilité de mon fils et de ma bru, et la
faiblesse naturelle de leur constitution, qu'ils n'ont
fortifiée que par des ménagements continuels et des
soins éclairés, je me suis nourri de larmes et d'alarmes
pour eux et sur notre perte commune, plus que je ne
pouvais supporter. A... m'écrivait qu'il voulait venir
m'apporter lui-même les restes de son cher enfant. Je
cherchais par l'intermédiaire d'un ami, à le détourner
CONCLUSION 203
d'une tâche qui me paraissait trop dangereuse pour lui,
en suggérant à un bon ami et bon parent de venir lui-
même. Mais la mère eût cru voir une espèce de tiédeur
•coupable à confier un aussi saint et précieux dépôt en
d'autres mains que celles du père lui-même. Le cher
enfant a accompli courageusement ce triste devoir.
Nous avons déposé ensemble les reliques de notre beau
petit ange dans la chapelle de famille, bâtie dans un
bouquet de bois, à une couple d'arpents de la maison.
Mon cher fils, à la mort de mon Gustave, que je faisais
enterrer dans l'église paroissiale, fut le premier à parler
de bâtir cette chapelle de famille, ce à quoi je pensais
sans en avoir dit un mot, en vue d'y déposer les restes
de mon père et de mon fils en attendant que les miens y
reposent, supposé que j'eusse le temps de la finir. Et
c'est pour engloutir la dépouille mortelle de son cher
enfant que la première fosse y a été ouverte. Voilà la
vie et ses déboires et ses contradictions. Il y faut faire
son devoir tant que l'on est debout, et après, tomber sans
regret. »
Voilà une page des mieux écrites et des plus tou-
chantes! Elle nous représente le vieillard déposant un
jeune enfant dans la tombe creusée pour lui-même, en un
groupe d'un puissant relief. On ne peut le regarder
sans émotion. Nous partageons l'angoisse de cet homme
qui se débat sous l'étreinte d'une double douleur: celle
qu'il ressent pour la perte de l'enfant et celle que lui
cause l'affliction de son fils.
Comme par un dédoublement de sa personnalité, cet
homme si agressif dans la politique, si insensible au mal
204 CONCLUSION
qu'il pouvait faire à ses adversaires, se retrouve dans
l'intimité un être de douceur et d'affection ouvert aux
sentiments les plus délicats, au cœur débordant de tris-
tesse en présence de la maladie de quelqu'un des siens.
Lorsque la vieillesse avec son cortège de misères lui
montre les rangs éclaircis de ses parents et de ses amis,
il peint son isolement dans ses lettres avec des couleurs
qui font saisir l'impression de douce mélancolie qui
teinte ses jours déclinants. « Il est bien peu d'hommes,
écrit-il, pour qui ce ne soit pas un grand malheur de
vieillir. Il n'y a que dans la jeunesse que les illusions,
que chacun se forme sur un avenir de succès, rendent la
vie supportable.
« La vieillesse additionne des souvenirs de déceptions,
de douleurs, de pertes récidivées de ceux qui lui ont été
chers; elle n'est plus qu'une plaie vive, de plus en plus
sensible aux souffrances du cœur, quand elle ne l'est
plus du tout aux plaisirs. Moins elle est forte pour
s'aider, plus elle doit être reconnaissante pour ceux qui
lui viennent en aide comme vous le faites pour nous. »
Dans la lettre pleine de cris douloureux d'où nous avons
tiré ce passage, il tient bien le langage d'un chrétien
courbé sous les coups dont le Ciel l'accable. «Que grand
est le besoin que Dieu nous donne de voir ce cher enfant
se rétablir! Si son inscrutable volonté était de nous re-
fuser ce bienfait, priez pour que nous ne blasphémions
pas son saint nom et que nous pleurions le reste de nos
jours sans murmures impies et offensants!)) Dans les
tristesses inséparables de l'âge avancé, il s'attache plus
que jamais au travail. « L'étude, écrit-il en 1863, c'est
CONCLUSION 205
l'une des plus efficaces distractions aux douleurs les plus
poignantes.» 1
Ce serait faire injure à sa mémoire que de conclure de
l'attitude de Papineau dans les luttes qui ont occupé
une partie de sa vie, qu'il fût un homme imbu de pré-
jugés de races. Son hostilité n'a jamais été dirigée
contre les Anglais comme peuple; elle visait uniquement
les ministres qui refusaient de nous accorder, dans toute
leur intégrité, les droits de sujets britanniques que nous
étions fondés à réclamer. Il serait impossible de
relever dans l'ensemble de ses discours une seule parole
malsonnante à l'adresse du peuple anglais. Ses idées
l'auraient plutôt entraîné à un cosmopolitisme conforme
aux aspirations de la démocratie. A ce point de vue,
il est en avance sur ses contemporains de tous les pays,
où les préventions religieuses et nationales, toujours ac-
tives, ne rappellent que trop souvent les hommes
arriérés des siècles évanouis. Un jour que M. Gugy,
Suisse d'origine, inféodé au parti anglais, disait, à la
Chambre de Québec, qu'il préférerait voir aux affaires
un ministère composé de citoyens nés dans le pays, Pa-
pineau lui répondit : « Pour moi, ce que je désire, c'est
un gouvernement composé d'amis des lois, de la liberté,
de la justice; d'hommes qui protègent indistinctement
tous les citoyens, qui leur accordent tous les mêmes
privilèges. J'aime, j'estime ces hommes sans dis-
1 Louis-Joseph Papineau avait épousé mademoiselle Julie Bruneau.
De leur union naquirent trois garçons, Lactance, Gustave et Amédée, et
deux filles, Ezilda et Azélie qui épousa M. Napoléon Bourassa. De ses
trois fils, un seul, Amédée, lui survécut. Lactance avait étudié la mé-
decine à Paris ; Gustave était doué de talents remarquables ; à 17 ans, il
rédigeait V Avenir. Ces deux derniers moururent fort jeunes.
14
206 CONCLUSION
tinction d'origine; mais je hais ceux qui, descendants
ait i ers des conquérants, viennent dans notre pays nous
contester nois droits politiques et religieux . . . On nous
dit : « Soyons frères » ! Oui, soyons-le, maie vous voulez
tout avoir: le pouvoir, les placée et For, c'est cette injus-
tice que nous ne pouvons souffrir. »
Prenez garde aussi qu'à plusieurs reprises, Papineau
vit, à sa suite en Chambre, la majorité des députés
anglais, et qu'il a compté parmi ses adhérents des
hommes de l'importance de Neilson, Leslie, Chapman
et Andrew Stuart. Mais, nous dira-t-on, que dites-vous de
ses emportements de 1837? Ils ne contredisent en rien
notre assertion. On ne doit voir là, qu'une explosion de
colère, un emballement provoqué par les résolutions de
lord John Russell visant à nous enlever le contrôle des
finances, ce qui équivalait à la suppression de la charte
du pays et constituait un attentat de lèse-nation. Est-il
étonnant que l'exagération dans l'arbitraire d'un côté
ait fait jaillir de l'autre, dans des coeurs indignés, une
exagération de langage, une intempérance de paroles ?
L'irritante provocation de lord John Russell ne faisait-
elle pas dire à sir Robert Peel que, pour faire accepter
ces résolutions par la province, il serait sage d'y envoyer
en même temps quelques régiments ?
M. Papineau, comme plusieurs de ses contemporains,
écrivait beaucoup et longuement. Ses lettres, d'une
écriture large, très lisible, couvraient souvent quatre
et quelquefois huit pages. Son style n'est pas souvent
très clair, et ses phrases, comme les périodes de ses
discours, sont parfois laborieuses. La correspondance
CONCLUSION 207
occupait une partie de ses loisirs à la Petite-Naton, où
l'hospitalité la plus large attendait toujours ses amie.
On se sentait chez soi, sous le toit de ce beau manoir de
Montebello aux vastes salons, dont les larges baies
ouvrent une vue profonde sur l'Ottawa et où rien ne sent
la démocratie hirsute. Evidemment, si Papineau fut un
Pierre Leroux d'idées, ses goûts et ses manières
étaient bien plutôt ceux d'un aristocrate. On aperçoit
chez lui la survivance du dix-huitième siècle; l'imagina-
tion, frappée par la distinction attardée de sa personne,
se surprenait à chercher, s'il n'y avait point sur son habit
à la française, quelques légers nuages de cette poudre
chère aux belles marquises de Versailles, tellement la
grâce de ses manières rappelait les élégances de cette
société, la plus raffinée que le monde ait connue.
On le vit rarement quitter Montebello après sa re-
traite de la vie publique. Une fois cependant, comme
nous l'avons dit plus haut, il consentit à se rendre au
désir de ses admirateurs de Montréal, désireux de le
revoir. Il parut donc à une séance de l'Institut-Ca-
nadien, dont il fit les frais. Sa conférence le montra à
ses auditeurs, radical impénitent, avec toutes les idées
de toute sa vie, bien emmurées dans son intelligence.
Et cette unité de sa carrière lui a coûté assez cher pour
qu'on lui en tienne compte. Qui sait si Papineau rallié
au nouvel ordre de choses n'aurait pas, lui aussi, conquis
les premières places! Après un rapide coup d'oeil jeté
sur l'histoire du Canada depuis le traité de Paris (1763),
il peignit à grands traits les différentes phases de notre
régime colonial jusqu'à celle de 1867; « la confédération
208 CONCLUSION
intronisée depuis trois mois, le régime le plus coupable
-de tous. » Dans cette conférence, ses haines d'autrefois
reparaissent toutes sans défaillance, en dépit de l'âge
qui auraient dû les atténuer. Sa vieille ennemie,
l'aristocratie anglaise, avait droit à quelques coups de
verges, il l'en accable. Il n'épargne pas non plus les au-
teurs de la Confédération, « ces hommes malfamés et per-
sonnellement intéressés. » Ses rancunes n'avaient pas
vieilli. N'analysons pas ce réquisitoire; ce ne fut pas
le chant du cygne, mais le chant du guerrier sauvage qui
va mourir. Il vaut mieux ne retenir de cette confé-
rence que cet élan à l'adresse de son pays:
« Vous me croirez, j'espère, si je vous dis: j'aime mon
pays. L'ai-je aimé sagement? l'ai-je aimé follement?. . .
Au dehors, les opinions peuvent être partagées. Néan-
moins, mon cœur puis ma tête consciencieusement con-
sultés, je crois pouvoir décider que je l'ai aimé comme
il doit être aimé. Ce sentiment, je l'ai sucé avec le lait
de ma nourrice, ma sainte mère. L'expression brève
par laquelle il est le mieux énoncé: MON PAYS AVA NT
TOUT, je l'ai balbutiée sans doute sur les genoux de mon
père. »
C'est par ces paroles enflammées d'amour pour son
pays, paroles qui rachètent bien des excès de langage,
et montrent avec quelle force la fibre nationale vibrait
en lui au moindre choc, qu'il convient à notre sens de
terminer ces pages consacrées à la mémoire d'un homme
qui, dans la meilleure partie de sa carrière, a vengé les
siens des insultes de leurs ennemis, relevé au Canada
la race française à ses propres yeux et aux regards de
CONCLUSION 209
ceux qui voulaient son humiliation et son anéantis-
sement. Des traverses de toutes sortes ont empêché
son œuvre d'être aussi complète qu'il l'avait rêvée. Mais,,
il est hors de conteste que les combats, nourris par sa
parole ardente durant un quart de siècle, ont répandu
des idées fécondes d'où sont sorties les bienfaisantes
floraisons de nos libertés politiques. A ce titre comme à
celui de son talent d'orateur, dont nous nous plaisons
tant à tirer gloire, il a droit aux hommages de la posté-
rité, comme tous ceux qui ont consacré dans le désinté-
ressement leur existence au triomphe d'une grande
cause.
APPENDICE
APPENDICE
Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en repro-
duisant, à la suite de notre travail, le premier et unique
fascicule de l'Histoire de V insurrection du Canada, de
Papineau, d'abord publié en 1839, par la Revue du progrès,
de Paris, et réédité, quelques mois plus tard, à Bur-
lington, Verni ont, à l'imprimerie du Patriote Canadien,
journal que Ludger Duvernay avaiit fondé après la
suppression de la Minerve.
Papineau ne donna pas de suite à cette première partie
de son Histoire de l'insurrection. C'est bien plus un
pamphlet qu'une revue impartiale des événements dont
il ne pouvait, on le comprend sans peine, parler avec
limpartialité. Ce récit violent des faits, à travers lequel
passe comme un souffle de colère, est d'une lecture
intéressante, malgré les exagérations qu'il renferme; il
montre, ça. et là, une force de raisonnement peu ordinaire
et nous révèle des faits peu connus comme la conversation
si curieuse que Papineau eut avec lord Bathurst.
Il nous a semblé que cette histoire incomplète, dont
les exemplaires existants sont devenus rarissimes, mé-
ritait, à plus d'un titre, d'être conservée.
214 APPENDICE
HISTOIRE DE L'INSURRECTION DU CANADA
Le gouvernement anglais pourra peut-être pendant
quelque temps encore prolonger son occupation militaire
des Canadas. Mais parce qu'il a commencé la guerre
civile contre des populations qui ne l'avaient pas pro-
voquée, à qui elle n'avait pas été conseillée, qui ne la
voulaient pas au moment où elle a éclaté, il a forfait au
droit, et, sans retour, il a perdu la possibilité de les gou-
verner.
Il y a déjà seize ans, je me plaignais à lord Bathurst,
alors ministre pour le département des colonies, et je lui
remontrais, avec l'accent d'une douleur vivement sentie,
combien était lourd le joug, et humiliante la condition
de notre servage colonial. Il en convint, et voici quel
fut à peu près son langage. Je rapporte cette conver-
sation, parce qu'elle jette un grand jour sur les vues
politiques, les appréhensions et les espérances secrètes
de l'Angleterre.
"Je conviens, me dit lord Bathurst, que, pour des possessions continen-
tales où les populations se trouvent doublées en peu d'années, le régime
dont vous vous plaignez ne peut être qu'une époque de transition orageuse
et d'évolutions maladives, que doivent suivre, pour les peuples qui y sont
soumis, des jours sereins, et une organisation normale de la vie politique
et de l'indépendance nationale. Je crois même que les temps d'épreuves
seront courts pour vous : catholiques français, régis par des Anglais pro-
testants, votre position est forcée, il faut le reconnaître; elle est contre na-
ture. Vous êtes trop éloignés de l'Angleterre pour la bien apprécier, et
trop rapprochés des Etats-Unis d'Amérique pour n'être pas éblouis par
leur trompeuse prospérité. Je ne vous demande donc que vingt-cinq ans
de patiente résignation.
"Mais, comme homme d'Etat, je prévois et prédis, avant la fin de cette
période, de grands déchirements entre les diverses parties de la confédé-
ration américaine. L'Angleterre serait prête alors à octroyer aux colo-
nies qui lui seraient demeurées fidèles, et leur indépendance et des ins-
titutions meilleures que celles qui reposent sur le pacte fédératif. En
effet, dégagée de tout contre-poids, la démocratie serait fougueuse et
APPENDICE 215
anarchique, tandis qu'elle serait le meilleur des gouvernements possibles
si on la tempérait par une magistrature héréditaire, dont la perpétuité
serait assurée, dans son éclat et sa force, au moyen de majorats et de
substitutions. Il est bien entendu que le gouvernement anglais doterait de
ces majorats les hommes influents comme vous, Monsieur, s'ils voulaient
se prêter à une aussi sage combinaison.
"En donnant votre appui à ce plan, et en le faisant accueillir à vos
compatriotes, vous hâteriez pour votre pays l'ère du bonheur et de la
puissance. On y attirerait des familles riches d'Angleterre qui sont amies
des institutions héréditaires, et des familles riches des Etats-Unis, que
dégoûte la faible influence que leur laisse l'ascendant démocratique.
"D'un autre côté, vous trouveriez dans les familles influentes, tant de
la province que du dehors, les moyens de constituer un gouvernement fort,
qui contracterait avec nous une alliance offensive et défensive de la na-
ture de celle qui lie l'Angleterre et le Portugal. Et ainsi vous n'auriez
plus rien à craindre des empiétements de vos ambitieux voisins.
"Ils ne sont déjà que trop formidables, et pour peu qu'à leurs res-
sources vinssent s'ajouter celles des Canadas, ils pourraient bien porter
atteinte à la suprématie anglaise sur les mers. Or, si jamais l'Angleterre
descendait au rang de puissance du troisième ordre, ce serait un malheur
pour l'humanité. Car, avec des institutions aussi parfaites que les siennes
et une primauté généralement reconnue, l'Angleterre est sur le continent
l'appui de tous les peuples opprimés, et souvent ses représentations ont
arrêté les gouvernements absolus dans leurs projets tyranniques.
"Une grande lutte est à la veille de s'engager sur tous les points de
l'Europe continentale entre deux principes ennemis. D'une part, l'amour
d'une liberté qui pourrait devenir indocile et turbulente chez ces peuples
encore peu préparés à la recevoir; d'autre part, une répugnance calculée
chez les rois à concéder des réformes promises par eux au jour des
frayeurs que leur a fait éprouver le prisonnier de Sainte-Hélène. Or,
l'Angleterre serait la puissance modératrice appelée à empêcher la répéti-
tion du spectacle de sang, de despotisme et d'impiété donné par cette
France révolutionnaire, qu'il aurait fallu mettre au ban des peuples si elle
n'avait pas accepté la restauration, seul lien de réconciliation, seule garan-
tie de repos, après l'usurpation du trône français par le soldat ambitieux
qui s'y était assis.
"Eh bien I l'exemple des Etats-Unis est une cause perturbatrice qui
fait obstacle à la réalisation de ces plans. Je sais bien que ce sont des en-
thousiastes, étrangers à la pratique des affaires, qui s'enflamment pour
cette démagogie américaine, fabrique de sabje sans ciment, destinée à
crouler au premier jour, mais enfin leurs écrits font des disciples, ils ali-
mentent les mauvaises passions, ils enrôlent les hommes de néant qui
cherchent, dans le renversement des ordres supérieurs, rang et fortune. Et
je vous avoue que tous ces cris de "gouvernement à bon marché," de sou-
veraineté exclusive du Peuple à l'instar des Américains, nous inquiéte-
raient fort, si nous ne voyions clairement que, la guerre étant un des ins-
tincts malheureusement naturels à l'homme, il y a des causes qui la déve-
216 APPENDICE
lopperont bientôt aux Etats-Unis, mettront aux prises les divers partis de
la confédération, y constitueront des sociétés distinctes, y créeront des
formes variées de gouvernement, et la nécessité, pour les protéger, d'avoir
des armées et des institutions plus fortes."
Je répondis à lord Bathurst que mon utopie différait
de la sienne, et me paraissait tout à la fois plus désirable
et plus réalisable; que la confédération américaine
serait dans l'avenir une et indivisible; qu'elle me pa-
raissait plutôt marcher vers l'aggrégation et la crois-
sance que vers la mutilation et l'impuissance; qu'au jour
de notre indépendance, le droit de commune citoyenneté
et de commerce libre entre Québec et la Nouvelle-
Orléans, entre la Floride et la Baie d'Hudson, assu-
rerait au Canada une période indéterminée, mais
longue, de paix, de conquêtes sur la nature, de progrès
dans les sciences morales, politiques et industrielles,
avec individualité pour chaque Etat souverain, sous la
protection du congrès, qui ne pouvait être tyran, n'ayant
ni sujets ni colonies, et ne possédant d'attributions que
dans les questions de paix ou de guerre avec l'étranger
et de commerce extérieur. J'ajoutai que de tels avan-
tages étaient trop grands et trop manifestes pour que le
Canada se laissât enlacer en des alliances offensives et
défensives avec l'Angleterre contre l'Amérique; et que,
quant à ce délai de 25 ans fixé par lui, lord Bathurst, il
serait certainement abrégé par les partialités de la mé-
tropole, l'impéritie de ses choix et les prévarications de
ses agents.
Lord Bathurst promit des réformes: aucune n'a été
effectuée. Les temps sont accomplis.
Ami intime d'un grand nombre de mes collègues dans
la représentation, honoré de l'intimité et de la confiance
de tous, puisque, pendant vingt ans, ils m'ont porté,
APPENDICE 217
souvent à l'unanimité, toujours à une grande majorité,
à la présidence de l'Assemblée, je suis parfaitement au
fait de tout ce. qui s'est passé en Canada jusqu'au
moment où les troubles ont éclaté. Je connais les actes
et dires de vingt-cinq de mes collègues et de beaucoup
de citoyens marquants, dont les uns ont souffert la mort,
dont les autres ont, comme moi, vu, pour ainsi dire, leur
tête mise à prix, et ont été, comme moi, traînés en exil
sans procès, ou bien détenus, souvent sans accusation,
toujours sans confrontation, puis élargis sans procès,
quoiqu'ils provoquassent un jugement par demandes
verbales ou écrites, adressées soit au dictateur ensan-
glanté Oolborne, soit au dictateur, plus faux et non
moins vindicatif, Durham. Car tous n'étaient-ils pas
passibles des mêmes fins ? ils, étaient tous coupables
du même crime ! leurs vertus étaient chères à leurs com-
pati'iotes, odieuses à leurs oppresseurs étrangers! Eh
bien! je mets le gouvernement anglais au défi de me dé-
mentir, quand j'affirme qu'aucun de nous n'avait pré-
paré, voulu ou même prévu, la résistance armée. Mais
le gouvernement anglais avait résolu de ravir à la Pro-
vince son revenu, son système représentatif; il avait
résolu de nous vouer, les uns à la mort, les autres à
l'exil; et c'est dans ce but qu'il avait proposé de pro-
clamer la loi martiale, et de faire juger les citoyens par
des cours martiales pour des actes que, quelques se-
maines avant, il avait reconnus ne pouvoir donner lieu à
aucune accusation, fondant la nécessité de créer des
tribunaux militaires sur l'impossibilité d'obtenir des
arrêts de mort des tribunaux civils ! Oui, encore une fois,
le pouvoir exécutif a mis en œuvre, contre des hommes
innocents, en vue de l'intérêt métropolitain mal entendu
218 APPENDICE
des combinaisons inhumaines qu'il avait reconnu, lui-
même, n'avoir pas le droit de se permettre : c'est de lui
qu'est venue la provocation.
Aussi, parmi les acteurs de ce drame sanglant,il n'y en
a-t-il aucun qui se repente d'avoir tenté la résistance ; et
parmi leurs concitoyens, il n'y en a pas un sur mille qui
leur reproche de l'avoir fait. Seulement, il y a dans l'âme
de tous un chagrin profond que cette résistance ait été
malheureuse, mais en même temps un grand espoir
qu'elle, sera reprise et prévaudra.
Ce n'est pas que l'insurrection n'eût été légitime,
mais nous avions résolu de n'y pas recourir encore.
C'est ce que nos papiers saisis ont appris à un gouver-
nement, calomniateur pour être persécuteur.
Et quand je fais cette déclaration, c'est uniquement
pour rétablir la vérité historique et nullement pour
répudier la responsabilité morale de la résistance à un
pouvoir insurgé contre les saints droits de l'humanité,
insurgé aussi contre « les droits de naissance inalié-
nables de sujets anglais », comme disent les juriscon-
sultes de la Grande-Bretagne, expressions moqueuses à
l'égard des colonies et imaginées pour procurer à l'aris-
tocratie anglaise des plaisirs Spartiates, celui, par
exemple, de donner la chasse aux ilotes de l'Irlande, aux
ilotes des Canadas, aux ilotes de la Jamaïque, aux ilotes
de toutes ses possessions extérieures, toutes les fois que
les serfs qui les habitent veulent cesser d'être corvéables,
taillables, mortaillables à merci et miséricorde.
Je comprends, certes, la sainteté du ministère de
l'historien. Bien compris, il exclut tout ce qui n'est pas
la vérité. Mais telle est l'impiété de la tyrannie anglaise
que, même à l'abri de son influence qui empoisonne, et
APPENDICE 219
de ses étreintes qui étouffent, l'historien des Canadas ne
peut pas tout dire pendant l'occupation militaire de ses
provinces, pillées, incendiées et décimées. Car le
pouvoir s'y est livré à de telles orgies qu'il y est ivre.
Dites-lui ses crimes: loin d'en sortir, il s'y plonge, et ne
surnage que pour passer bientôt de la torpeur à la fureur
de l'ivresse, que pour faire tomber ses coups redoublés
sur le pays, où il hait partout et partout est haï. Dites-
lui les noms des hommes fidèles au culte de la patrie:
vous êtes un dénonciateur qui peuplez les cachots, un
spectateur féroce qui tenez la main fermée pour que les
chrétiens soient jetés aux bêtes.
On ne peut donc citer que des faits et des documents
publics, bien connus en Amérique, ignorés, ou qui pis
est, dénaturés en Europe. Le gouvernement anglais,
en effet, a eu soin de mettre sous les verroux, en même
temps que les éditeurs et imprimeurs, tous les caractères
et presses d'imprimerie qui n'étaient pas en vente; il a
acheté tout ce qu'il n'a pas mis sous les verroux; et pour
guider sans doute le parlement impérial sur les plans du
futur gouvernement du Canada, pour éclairer l'opinion
publique, et, par elle, édifier le monde sur les vertus des
gouvernants et l'ingratitude des gouvernés, il a façonné
ces matériaux bruts, hommes et types achetés, en pages
d'histoire contemporaine. Les moyens connus, le but est
révélé. Par la presse anglaise, vous n'avez appris que
des mensonges officiels.
Ce n'est plus à moi à me porter l'accusateur du gouver-
nement anglais, comme il a été de mon devoir de le faire
pendant trente ans de ma vie publique. Ce gouver-
nement s'est lui-même confessé coupable dans les cent
vingt pages in-folio que vient de publier lord Durham.
220 APPENDICE
Corruption systématique, péculats honteux, antipathies
contre les peuples, exemples révoltants d'irresponsabi-
lité dans les agents du pouvoir, accaparement du
domaine public : rien ne manque à ce tableau des misères
du Canada, tableau tellement hideux que son pendant
ne pourrait être fourni que par l'histoire d'une autre
possession anglaise, l'Irlande.
Et pourtant, l'auteur a uniformément adouci ses
formules accusatrices, contre l'autorité dont il est l'or-
gane, et à laquelle il veut conserver son sceptre de plomb
sur les colonies par de si pitoyables moyens, qu'il s'est
perdu de réputation comme homme d'Etat.
Voulant prouver que sa race favorite, la race
saxonne, est seule digne du commandement, lord
Durham l'a mensongèrement peinte en beau, et il a
assombri par les plus noires couleurs le faux portrait
qu'il a tracé des Canadiens français. Mais malgré cette
avilissante partialité, je renvoie avec confiance les
lecteurs équitables à cet étrange rapport, bien convaincu
qu'ils en tireront cette conclusion, que les Canadiens
n'ont aucune justice à espérer de l'Angleterre; que pour
eux, la soumission serait une flétrissure et un arrêt de
mort, l'indépendance, au contraire, un principe de résur-
rection et de vie. Ce serait plus encore, ce serait une
réhabilitation du nom français terriblement compromis
en Amérique par la honte du traité de Paris de 1763, par
la proscription en masse de plus de vingt mille Acadiens
chassés de leurs foyers, enfin, par le sort de six cent mille
Canadiens gouvernés depuis quatre-vingts ans avec une
injustice incessante, aujourd'hui décimés, demain con-
damnés à l'infériorité politique, en haine de leur origine
française.
APPENDICE 221
Vrai quand il accuse le pouvoir, faux quand il accuse
le peuple, le rapport de lord Durham servira aussi à
prouver que l'indépendance du Canada est un événement
voulu par l'intérêt de l'ancienne comme de la nouvelle
France, et par l'intérêt de l'humanité tout entière. C'est
pourquoi je donnerai ici un résumé de ce travail, qu'il
est d'ailleurs nécessaire de connaître pour apprécier la
moralité des faits que j'ai à raconter.
"Pendant longtemps, dit le Rapport, les Canadiens ont été exclus de
toute participation au pouvoir, tous les emplois de confiance et de profit
ont été l'apanage exclusif d'étrangers d'origine anglaise.
"Jusqu'à une époque récente, cette exclusion était accompagnée d'une
insolence qui blessait encore plus un peuple fier que ne le faisait le mono-
pole de la puissance et de la fortune publique.
"Les deux races furent rendues ennemies irréconciliables avant que
l'on consentit à offrir aux Français une tardive réparation ; et même alors,
le gouvernement n'appela quelques-uns d'eux aux emplois qu'à des condi-
tions plus insultantes pour le peuple que ne l'avait été le système d'ex-
clusion.
"Jamais la présente race de Canadiens-français n'aura une soumission
loyale pour un gouvernement anglais; jamais la population anglaise ne
supportera une chambre d'assemblée à majorité française. Les milices,
principal moyen de défense de la province en cas de guerre, ne peuvent
plus être appelées ; ce serait armer les ennemis du gouvernement. En
1832, le nombre des émigrants arrivant à Québec fut de 52,000 ; en 1838
de moins de 5,000. Les personnes attachées au gouvernement se croient
si peu en sûreté, qu'elles désertent leurs propriétés dans les campagnes
pour se réfugier dans les villes. Nulle considération ne peut maîtriser
plus longtemps chez les Canadiens un sentiment qui absorbe tous les au-
tres, celui de leur haine contre les Anglais. Pour assouvir leur vengeance
et jouir d'un moment de triomphe, ils sont prêts à se soumettre à quelque
domination que ce soit. Leurs anciennes antipathies contre les Améri-
cains ont cessé. Une armée d'invasion peut compter sur l'entière coopé-
ration de toute la population française du Bas-Canada.
"D'un antre côté, toute mesure de clémence ou même de justice pour
eux est regardée par la population anglaise avec jalousie: car ils savent
qu'étant une minorité, le retour vers les principes constitutionnels les sou-
mettrait à une majorité française, et je suis persuadé qu'ils ne le souffri-
raient pas paisiblement.
"Mais l'hostilité des races ne suffit pas pour faire connaître les causes
de si grands maux, puisque l'on peut observer les mêmes résultats dans
les provinces voisines. — Le Bas-Canada ou même les deux Canadas ne sont
15
222 APPENDICE
pas les seules dans nos colonies où soit engagée la lutte entre le pouvoir
exécutif et les corps populaires. Dans le Haut-Canada, avant les derni-
ères élections, les représentants étaient hostiles. Ce n'est que tout ré-
cemment que l'on paraît avoir calmé les mécontentements les plus sérieux
dans le Nouveau-Brunswick et l'île du Prince-Edouard; le gouvernement
est en minorité dans l'assemblée de la Nouvelle-Ecosse et les dissensions
ne sont pas moins violentes à Terre-Neuve que dans les Canadas. L'état
naturel dans toutes ces colonies est celui de collision entre le pouvoir ex-
écutif et les représentants.
"Un tel état de choses indique une déviation de quelque principe cons-
titutionnel. Quand nous examinons le système mis en oeuvre dans ces
colonies, il semblerait que l'objet de ceux qui l'ont conçu ait été de com-
biner avec des institutions populaires en apparence, une absence complète
de tout contrôle de la part du peuple sur les fonctionnaires. Ainsi le sys-
tème représentatif a été élevé sur la base large et solide de suffrages si
nombreux qu'ils équivalent au suffrage universel ; la réunion annuelle des
représentants est voulue par des dispositions textuelles, et leurs attribu-
tions dans leurs provinces sont presque aussi étendues que celles de la
chambre des communes en Angleterre. Mais en même temps la couronne
voulait des revenus soustraits à tout contrôle et prétendait conduire le
gouvernement à sa guise. Dans le Bas-Canada, du moment où l'assem-
blée voulut faire usage de ses pouvoirs, elle se trouva aux prises avec
l'exécutif. L'exercice de la liberté des débats dans son enceinte entraîna
l'emprisonnement de ses membres les plus influents. Bientôt les nécessi-
tés du gouvernement le réduisirent à accepter l'offre de l'assemblée d'y
subvenir par de nouvelles taxes ; mais pendant plus de 20 ans le contrôle
lui en fut contesté : elle ne l'obtint qu'en 1832.
"Du reste, après cette reconnaissance de son droit, l'assemblée n'a pas
été plus respectée qu'auparavant. Elle pouvait faire rejeter les lois, octroy-
er ou refuser les subsides, mais ne devait avoir aucune influence sur le
choix d'un seul des serviteurs de la couronne. Il est même arrivé que le
seul fait d'une hostilité connue contre la majorité de la Chambre a porté
des personnes d'une incapacité notoire à des postes de profit et d'honneur.
Les lois emportées après une longue résistance étaient livrées pour leur
exécution à la foi de ceux qui les avaient combattues avec la plus opini-
âtre animosité.
"Un gouverneur colonial, arrivant dans un pays qu'il ne connaît pas,
est obligé de s'en rapporter à ceux qu'il trouve en place. Ils savent tou-
jours le mettre, à son début, en collision avec le pays, et par là le jeter
dans leur dépendance. — Fortifié par des raisons de famille, par l'intérêt
commun à tous ceux qui ont ou qui sollicitent des emplois, le parti officiel
dans le Bas-Canada forme un corps compact, permanent, affranchi de
toute responsabilité, inaltérable, exerçant sur le gouvernement en entier
une autorité absolument indépendante du peuple et de ses représentants,
et seul ayant les moyens d'exercer une influence sur les décisions du gou-
vernement en Angleterre et du représentant de la couronne dans la colo-
nie. L'opposition de l'assemblée était le résultat inévitable d'un tel sys-
APPENDICE 223
tème. Quand tous les autres moyens lui ont manqué de pouvoir influen-
cer les choix ou les mesures du gouvernement colonial, elle a eu recours à
cette ultima ratio du pouvoir représentatif à laquelle les retraites pru-
dentes de la couronne n'ont pas réduit les communes en Angleterre, et
pour détraquer la machine d'un tel gouvernement, elle a refusé les sub-
sides.
"Le conseil législatif (la seconde chambre de la législature est ainsi
nommée) était composé de manière à n'avoir aucune autorité morale au-
près du peuple ou de ses représentants, à qui l'on avait prétendu l'opposer
comme contrepoids. Sa majorité fut toujours composée de ceux qui con-
duisaient le département exécutif, et n'était dans le fait qu'une sorte de
veto entre les mains des fonctionnaires publics.
"Il est littéralement vrai de dire qu'il n'y a pas dans la province de
pouvoir qui dirige les mesures du .pouvoir exécutif. Le gouverneur, dit-
on, représente le souverain ; mais en réalité, il n'est qu'un employé subor-
donné, recevant des injonctions d'un secrétaire d'Etat et responsable vis-
à-vis de lui seulement.*
"La tendance a été de référer toutes les questions au bureau colonial, ,
où l'on ne pouvait pas avoir les lumières nécessaires pour les bien décider.
La colonie, dans tous les moments de crise, dans tous les détails d'admi-
nistration, a donc éprouvé l'embarras d'avoir ainsi son autorité execu-
tive fonctionnant, non chez elle, mais de ce côté de l'océan. Les fré-
quents changements de ministère qui ont lieu chez nous, quoiqu'ils n'eus-
sent aucune liaison avec les intérêts coloniaux, n'en ont pas moins dépla-
cé les ministres des colonies si rapidement qu'aucun d'eux n'a eu le temps
d'acquérir une connaissance même élémentaire de la situation de sociétés
si nombreuses et hétérogènes. De 1827 à 1838, il y a eu huit ministres co-
loniaux, et la politique de chacun de ces hommes d'Etat a différé de celle
de son prédécesseur. Les affaires les plus importantes ont été conduites
par de secrètes et mystérieuses correspondances entre le gouverneur, et le
secrétaire d'Etat. Le voile n'était levé que par des désastres et des faits
accomplis, après un long intervalle d'incertitude et de malentendu.
"Le premier besoin des peuples est une administration efficace de la
justice. Or, c'est un fait lamentable et qui ne doit pas être celé, qu'il
n'existe pas dans l'esprit du peuple de cette province le plus léger degré
de confiance dans l'administration de la justice criminelle. Quant aux
juges de paix, la charge est impopulaire chez les Canadiens, d'après la
persuasion qu'ils ont très généralement qu'ils sont nommés dans un
esprit de parti et de préférence nationale. Je suis obligé de remarquer
que le gouvernement anglais n'a rien fait, ni même essayé de faire pour
l'avancement de l'éducation dans la province, depuis qu'il en est en pos-
session. Il a employé une partie des biens qui avaient appartenu à l'ordre
défunt des Jésuites, et qui étaient consacrés à l'enseignement, pour sub-
venir à une espèce de fonds pour services secrets, et pendant de longues
années il a soutenu une lutte opiniâtre contre l'assemblée, afin de conti-
nuer cette malversation."
224 APPENDICE
En parlant des colonies où la population n'est plus
mixte mais tout anglaise, celles de la Nouvelle-Ecosse
et du Nouveau-Brunswick, qui sont l'ancienne Acadie
française et l'île du Prince-Edouard, alors île Saint-
Jean, le rapport continue :
"Leurs ressources amples et variées sont déplorablement négligées.
Leur faible population étale un hideux aspect de pauvreté, de paresse, de
torpeur; et si quelques portions sont améliorées, cela est presque toujours
dû à quelques capitalistes ou cultivateurs venus des Etats-Unis. La Nou-
velle-Ecosse offre le spectacle affligeant, dans une grande partie de son
étendue, de la moitié" des maisons abandonnées, de fermes épuisées et en
ruines. Les terres achetées, il y a trente à quarante ans passés, au prix
de cinq shillings l'acre, s'y revendent au prix de trois. Faute de capital,
les habitants se laissent enlever leurs pêcheries sur leurs côtes, à la porte
de leurs demeures, par les Américains. Ces provinces, avec trente mil-
lions d'acres en superficie, quoique des plus anciennement établies ont au
plus trois cent soixante mille habitants, (elles n'en ont que deux cent
soixante-dix mille.)
Quels contrastes sur toute l'étendue des frontières limitrophes I
"Du côté des Américains indépendants, partout l'aspect d'une indus-
trie productive, de richesses croissantes, d'une civilisation progressive:
des ports nombreux où se pressent des flottes nombreuses, de grandes et
belles maisons, d'immenses magasins et dépôts d'effets de commerce, des
ateliers, des villages, des villes, de grandes cités surgissant comme par en-
chantement.
"Du côté des Anglais, tout est solitude, tout est désolation.
"Cette pénible, mais incontestable vérité, est apparente, sur tous les
points d'une frontière de plus de quatre cents lieues.
" La différence du prix des terres y est immense, souvent de mille par
cent, et quelquefois plus. Le prix des terres dans les Etats de New-
York et de Michigan est infiniment plus considérable que celui des terres
dans le Haut-Canada. Dans le Vermont et le nouveau Hampshire, il est
de cinq dollars l'acre, d'un dollar dans le Bas-Canada.
"L'émigration anglaise, au lieu de se fixer dans nos colonies, se réfugie
en nombre aux Etats-Unis, et par cette cause le Haut-Canada qui, sans
cette retraite, aurait cinq cent mille habitants, n'en compte que quatre cent
APPENDICE 225
mille. 11 en a été de même des émigrants qui ont mis pied à terre dans la
Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick ; n'y trouvant pas assez d'en-
couragement, ils ont continué leur marche et se sont rendus aux Etats-
Unis. Beaucoup d'anciens colons en font autant.*
"Voilà les résultats lamentables des maux politiques sociaux qui ont
longtemps fatigué les Canadas; et à cette heure nous sommes dans la
nécessité de prendre des mesures immédiates contre des dangers aussi
alarmants que ceux de la rébellion, de l'invasion étrangère et de la dé-
population par la désertion en masse de peuples réduits au désespoir."
Tel est le gouvernement Anglais peint par lui-même.
Telle est l'esquisse adoucie et flattée de la condition qu'a
faite à ces colonies cette aristocratie prétentieuse qui
pose devant les nations, et se donne comme un modèle
de sagesse et de science, qu'elles doivent étudier et copier
pour apprendre à se gouverner. L'une de ses supério-
rités les plus éniinentes est ce lord Durham qui a signé
le rapport qui contient les accusations sanglantes quoi-
qu'affaiblies qu'on vient de lire: Rien n'est plus propre à
faire ressortir combien est artificiel et faux le système
social de l'Angleterre, que la réputation de capacité, de
lumières et de libéralité qu'a usurpée ce despote
ignorant. Ses prétendus rares talents, ses prétendues
hautes vertus ont été le motif qui a réuni en sa faveur
tous les partis en Parlement, et lui a fait déférer la dic-
tature, comme s'il n'était pas présumable qu'il pût en
abuser.
Et cependant, sous moins d'un mois après s'être saisi
*I1 y en avait au plus trois cent quarante mille quand lord Durham
est arrivé au Canada en mai 1838 ; et les fruits de sa folle mission, soute-
nue par une armée de vingt mille hommes, et une dépense de plus de cent
millions de francs depuis le commencement des troubles, ont été de déci-
der déjà cinquante mille de ses habitants à s'expatrier, qui vont donner à
la confédération américaine, sans qu'elle ait dépensé un sou pour eux, au
quatre de juillet prochain, le nouvel Etat souverain et indépendant d'Iowa.
226 APPENDICE
avec empressement de cette toute-puissance qui avait
troublé de bien plus fortes intelligences, corrompu de
bien plusi pures vertus que les siennes, il s'était déshonoré
par des proscriptions infâmes prononcées sans enquête
contre des hommes innocents. Sous deux mois, il était
désavoué et censuré par le Parlement; sous trois mois,
ce sage envoyé pour apaiser la révolte y tombait lui-
même, et avec autant d'étourderie que de pétulance,
renvoyait sa commission, désertait son poste, sans l'auto-
risation du pouvoir qui l'y avait installé; puis laissait
tomber au hasard cette dictature créée pour lui seul,
entre les mains du premier soldat de fortune qui, par
son grade, se trouverait avoir le commandement' en
Canada.
Deux traits suffiront pour prouver combien est faible
la tête, et mauvais le cœur d'un homme si mensongè-
rement adulé. Celui qui a pu signer le rapport ci-dessus
écrit, a osé dire publiquement à des députations en
Canada : « Ce ne seront pas cent ans, ni trois cents ans,
qui verront la séparation de ces provinces d'avec la mé-
tropole. Elles sont un des plus beaux joyaux de la cou-
ronne, elles doivent donc en être une dépendance éter-
nelle, et ce n'est que pour obtenir ce résultat que, revêtu
de l'amplitude des pouvoirs propres à l'assurer, j'ai
consenti à me déplacer. » Fut-il jamais charlatanisme
plus éhonté, si lord Durham ne croyait pas à ce qu'il
disait?
Si lord Durham était sincère, je le demande, fut-il
jamais verbiage plus vide de sens, méconnaissance plus
complète des principes les plus incontestés de l'économie
politique et des résultats qu'a eus et que doit avoir la
scj »a ration des anciennes colonies anglaises de l'Amé-
rique du Nord?
APPENDICE 227
On dit que cette idole de la populace et des grands de
l'Angleterre est un homme d'Etat d'une valeur peu com-
mune. Les feuilles qu'il soudoie affirment que lui seul
est capable de préserver l'Angleterre des sanglantes
catastrophes dont elle est menacée. A les entendre, il
ne lui faudrait que le pouvoir pour accomplir ce mer-
veilleux tour de force de constituer solidement en Angle-
terre (et cela du consentement de l'oligarchie la plus
forte qui ait jamais pesé sur le monde) la démocratie
pure par des parlements triennaux, le suffrage quasi-
universel, et le vote par ballot; et d'établir en même
temps le despotisme pur dans toutes les colonies anglai-
ses de l'Amérique du Nord (et cela du consentement des
colonies chez qui l'on chercherait en vain d'autres
éléments sociaux que les principes de l'égalité, et
d'autres influences actives que celles de l'exemple et du
voisinage des Etats-Unis d'Amérique).
Où donc cet homme a-t-il mérité d'occuper la première
place: dans les conseils de l'Etat ou à Bedlam?
L'histoire détaillée de la mission de lord Durham
révélerait un excès à peine croyable de vanité person-
nelle. Son entourage se composait exclusivement
d'hommes pleins de vices et de perversité, mais qui ne
lui épargnaient pas la flatterie. Quant aux hommes
honnêtes qui, sur la foi des éloges parlementaires, ont
voulu l'aborder, l'entretenir d'autres choses que de lui-
même, et faire descendre son esprit des hauteurs eni-
vrantes où il se complaisait, sur une terre de larmes et
de douleurs, ces hommes ont été indécemment repoussés.
Tibère s'était livré aux Séjans.
Même avant son départ de Londres, les vomitoires des
prisons étaient l'égoût où le noble lord était allé prendre
228 APPENDICE
par la main, pour les élever à son niveau, les faire asseoir
à sa table, les installer auprès de sa femme et de ses
filles, les initier à ses conseils intimes, deux hommes
flétris tous deux par la justice: le premier, pour avoir
séduit une enfant et ravi sa fortune, le second, pour avoir
suborné la sœur de sa femme, et avoir troqué l'une
contre l'autre.
Ces choix ont choqué jusqu'à la moralité, quelque
débonnaire qu'elle soit, de la chambre des lords. Que
devaient-ils produire sur la société américaine, si morale,
si austère?
La même vanité qui appelait autour de lord Durliam
ceux qui l'enivraient des fumées du plus grossier encens,
le mit aux pieds de certains hommes qui Pavaient
outragé avec fureur et dont il voulait à tout prix être
loué.
De tous les hommes odieux aux Canadiens, pas un qui
le fût à plus juste titre que l'éditeur du journal, le
Montréal Herald. Tory fougueux, cet homme, nommé
Adam Thom, avait depuis plusieurs années traîné dans
la boue le nom de tous les ministres whigs et celui de
lord Durham.
Mais, le John-Bull ne suffisant pas à alimenter par ses
anecdotes calomnieuses la malignité d'Adam Thom, ses
correspondances particulières, réelles ou simulées,
étalaient au grand jour les turpitudes, vraies ou fausses,
de la plupart des hommes marquants dans l'opinion
libérale.
A la nouvelle de la nomination de lord Durham, à
laquelle des whigs et des radicaux mystifiés applau-
dirent d'une manière qui paraît si étrange aujourd'hui,
ce fut un incroyable débordement d'injures. Les aboie-
APPENDICE 22&
ments du Cerbère déchiraient si douloureusement les
oreilles de lord Durhani, qu'il se hâta de lui jeter le
gâteau soporifère. Et quelques semaines après le
débarquement pompeux du vice-roi, et parce qu'il l'avait
outragé, Adam Thom était son commensal et son con-
seiller.
Cet homme, qui n'était qu'un partisan passionné, de
talents médiocres, journellement excité par l'abus des
liqueurs fortes, quand il traitait de la politique anglaise^
devenait un fou furieux, quand il parlait des Canadiens
français. Exaltée par la soif du sang, sa haine alors ne
connaissait pais de bornes. Depuis plusieurs années,
des outrages contre la nation tout entière et des provo-
cations réitérées à l'assassinat contre les représentants
les plus populaires souillaient chaque jour les pages de
ison journal: on l'avait vu figurer, comme chef de bande,
dans plusieurs émeutes qui, depuis quatre années,
avaient éclaté dans Montréal : émeutes dirigées par des
magistrats anglais contre les citoyens qui, dans les
élections ou dans la Chambre des députés, s'étaient mis
en opposition avec le pouvoir exécutif. Ces violences
furent-elles jamais réprimées? En rechercha-t-on une
seule fois les auteurs? Non. Les troupes à la dispo-
sition des magistrats ensanglantèrent nos villes; on
violenta le cours de la justice pour interdire aux parents
des victimes l'exercice du droit sacré de poursuivre le
châtiment du crime devant les tribunaux, et l'on s'em-
para des procédures pour soustraire, par des procès
simulés, les coupables à toute condamnation.
Adam Thom avait organisé le Doric-club, société
armée dans le but avoué de faire main basse sur les
Canadiens français si le gouvernement leur accordait
230 APPENDICE
l'objet incessant de leurs demandes: un conseil législatif
électif. Cinq mois avant sa promotion aux conseils de
lord Durham, et alors que les prisons s'emplissaient de
Canadiens, il écrivait: «La punition des chefs, quelque
agréable qu'elle puisse être aux habitants anglais, ne
ferait pas une impression aussi profonde et aussi utile
sur l'esprit du peuple que la vue de cultivateurs
étrangers placés sur l'habitation de chaque agitateur
dans chaque paroisse. Le spectacle de la veuve et des
enfants étalant leur misère autour des riches demeures
dont ils auraient été dépossédés, serait d'un bon effet.
II. ne faut pas balancer à exécuter cette mesure. Des
commissaires spéciaux doivent être instantanément
nommés et chargés de mener à fin le procès de cette
fournée de traitres qui est en prison. Il serait ridicule
d'engraisser cela tout l'hiver pour le conduire plus tard
à la potence. »
Tel est au Canada le langage de la presse qui est sub-
ventionnée non par des traitements fixes parce que les
députés n'en accordent point pour ce genre de services,
mais par les honneurs et les charges rétribuées que
distribue le gouvernement et auxquels conduisent
infailliblement de pareilles diatribes, par les sous-
criptions des employés anglais et par le monopole des
avis ou annonces de l'administration pour contrats et
fournitures de toute espèce.
Le même Adam Thom, trois mois avant l'arrivée de
lord Durham, poussait des cris de mort contre quatre
cents personnes entassées dans un local où deux cents
auraient été à l'étroit. Il disait qu'un gouvernement
qui ajournait l'instruction de leur procès montrait une
coupable hésitation; que s'il était possible d'imaginer
APPENDICE 231
que l'on voulût ravir sa proie au Doric-club, il était assez
fort pour se faire justice malgré les murs des prisons et
les bayonnettes des soldats; que le Doric-club pouvait
punir comme il avait pu protéger ; qu'il n'accordait
qu'un court délai après lequel on verrait que ses avis
n'étaient pas d'oiseuses menaces.
En effet, l'affreux complot conçu par cet énergumène
et ses affidés prit une telle consistance, que les autorités
furent obligées de fortifier les prisons par des ouvrages
additionnels et de doubler les portes. Voilà le misé-
rable que lord Durham fit asseoir à sa table et siéger
dans ses conseils. Ses antécédents étaient connus du
Canada tout entier.
En faisant ce choix aussi insensé que dépravé, lord
Durham, envoyé ostensiblement pour une mission de paix
et de conciliation, était-il traître à ses engagements, ou
bien n'était-ce qu'un fourbe chargé de continuer le plan
commencé l'année précédente, par le gouvernement mé-
tropolitain peut-être, par le gouvernement provincial
assurément, plan qui consistait à pousser le peuple à
quelques écarts pour légitimer les violences commises et
faire naître un prétexte aux violences à commettre?
Du reste, dès avant son départ d'Angleterre, le dic-
tateur s'était si étroitement lié à la faction des vieux
ennemis des Canadiens français, par les manœuvres de
son neveu, M. Edouard Ellice, son intermédiaire entre
eux et lui, qu'à peine arrivé, il s'aboucha tout de suite
avec leurs agents, ceux des marchands anglais de Québec
et de Montréal qui de tout temps ont affiché une haine
indestructible contre le peuple canadien et ses repré-
sentants. Ce sont eux qui, dès 1808, avaient arrêté le
plan de gouvernement tyrannique dont lord Durham n'a
232 APPENDICE
fait qu'adopter la honteuse paternité. En 1822, ils
avaient été sur le point d'en Surprendre l'approbation en
parlement. La résistance imprévue du vertueux sir
James Macintosh fit seule échouer leurs projets.
Dans cette circonstance la démoralisation systéma-
tique du gouvernement anglais se dévoila avec plus d'im-
pudeur et de balourdise que jamais.
Un de ses agents, le sous-secrétaire des colonies,
s'écria dans la chambre des communes: hâtez-vous, je
vous en conjure, d'adopter ce projet de loi avant que les
intéressés en aient connaissance, sinon, je vous le prédis,
vous serez importunés de leurs plaintes et de leur oppo-
sition: nous sommes avertis que la grande majorité
d'entre eux le repousseraient.
C'est en effet ce qui arriva l'année suivante. Le
projet fut repoussé, et repoussé avec succès par la
grande majorité des Canadiens. Désigné pour être
porteur des protestations de mes concitoyens, je trouvai,
je dois le dire, auprès d'un ministère tory, conservateur
et absolutiste, un accueil bienveillant et une honnête
déférence.
Le plan dont je parle est aujourd'hui plus odieux, plus
universellement réprouvé qu'il ne l'était alors; et ce-
pendant, lord Durham, le pair du peuple, dominé par les
intrigants qui avaient trompé lord Bathurst, l'accueille
avec ferveur et va selon toute apparence l'imposer au
ministère whig. Chose peu difficile au reste: car ce
ministère, prétendu libéral, réformé et réformateur, a,
dans toute sa conduite envers les colonies britanniques,
violé audacieusement les plus saintes lois de l'humanité.
Une jeune femme de vingt ans règne sur l'Angleterre.
Et c'est sous de pareils auspices que, dans les deux
APPENDICE 233
Canadas, cinq cents personnes ont été condamnées à
mort par des tribunaux exceptionnels, par des cours
martiales! ' Ah! j'ai besoin de croire que, pour obtenir
l'approbation de leur souveraine, les ministres ont fait
violence aux sentiments de pitié naturels à son sexe et
à son âge; j'ai besoin de me rappeler que la monarchie,
en Angleterre, n'est qu'un instrument entre les mains
des nobles, un brillant colifichet qu'à certains jours la
main des charlatans fait scintiller aux yeux de la foule.
L'illégalité de l'établissement des cours martiales dans
le Bas-Canada était manifeste et avait été proclamée par
les juges des tribunaux civils. Mais qu'importent aux
oppresseurs le droit, la légalité, la justice? Les ma-
gistrats, coupables d'avoir rempli leur devoir avec
courage et loyauté, ont été suspendus de leur fonction.
Censurée en Angleterre, par les ministres, cette quasi
destitution a été maintenue par eux en Canada, et l'on a
passé outre à l'exécution des condamnations.
Dans le Bas-Canada, douze malheureux ont subi le
dernier supplice. Autant d'assassinats juridiques!
Dans le Haut-Canada le nombre des victimes s'élève à
plus de trente. Mais ces barbaries, loin de consolider la
domination de la farouche puissance qui les ordonna,
l'ont, au contraire, rendue à jamais impossible. Elles
ont soulevé l'horreur du monde civilisé.
Aux Etats-Unis surtout, l'impression a été profonde;
qu'on en juge par l'extrait suivant de la Revue Démo-
cratique, journal mensuel, publié à .Washington, sous
1 Papineau commet ici une erreur. Les condamnations à la peine ca-
pitale ont été de 89 dans le Bas-Canada et une soixantaine dans la pro-
vince voisine. Il y a eu douze exécutions chez nous et trois dans le Haut-
Canada.
234 APPENDICE
la direction et avec le concours des hommes publics les
plus influents de l'union. Cet arrêt de proscription,
fulminé au vu et su du congrès, dans les premiers jours
de mars dernier, contre la domination anglaise en Amé-
rique, a, pour qui en connaît la source, la plus grande
portée.
"C'est en vain que le gouvernement anglais cherche à justifier les ex-
écutions récentes qui ont ensanglanté les Canadas, par cette raison que
des lois les autorisaient. Les lois de l'Angleterre, ses rois les ont souillées
par une pénalité atroce décrétée contre toute espèce d'offense. Comme
celles de Dracon, elles sont écrites avec du sang. La peine de mort s'y
applique à un si grand nombre de délits, et si injustement, que, pour
rendre bonne justice, le juge est souvent obligé de torturer le sens de la
loi, de la faire taire ou même de la violer ouvertement.
"La loi de haute trahison, prétexte de tant de meurtres juridiques, et
qui date du règne d'Edouard III, prononce la peine de mort contre les
attentats à la vie du roi. Et, c'est en vertu de cette loi vieille de plusieurs
siècles, que l'on punit de mort un crime véritablement imaginaire, puis-
qu'il ne peut être commis en Amérique. Oui, l'esprit d'assassinat s'est in-
carné dans l'esprit de la monarchie anglaise.
"Mais ce n'est pas au peuple anglais que nous reprochons ces crimes
monstrueux : son influence, quand elle a pu se faire sentir et pénétrer
dans la législation britannique, a été, comme celle du peuple de tous les
pays, humaine, éclairée, protectrice. L'influence de la monarchie fut au
contraire invariablement funeste. Et qui pourrait énumérer ces nom-
breux holocaustes des plus illustres et des meilleurs des fils de la Grande-
Bretagne, consommés pour honorer et apaiser son dieu Moloch, sa mo-
narchie.
"Quelle noble armée de martyrs, bientôt rendus au culte dont ils sont
dignes, ne composera pas la longue liste de ses héros ! Depuis les Cob-
hams et les Balls, de l'époque de ces vieilles chroniques, jusqu'aux Russell
et aux Sydney, des temps de ces modernes annales, jusqu'aux Emmett
et aux Lount, des jours déplorables de son histoire contemporaine !
Hommes sublimes ! dont la réputation croissante brillera bientôt de l'éclat
le plus pur, puisque la colère et le dégoût soulèvent enfin cette libre et
puissante opinion publique qui va effacer le système qui les immola.
L'ineffable sentiment d'horreur et d'indignation qu'ont fait naître ces
cruautés dans toute l'étendue en largeur et en longueur de cette terre de
liberté, où l'opinion publique est franche et saine à ce point qu'elle semble
parler le langage de la postérité, révèle déjà quels pieux éloges éternise-
ront la gloire de ces grandes victimes et l'infamie de leurs bourreaux.
Qu'ils égorgent donc encore pendant quelques jours. Jamais, non,
jamais, ne s'effaceront chez les hommes éclairés la haine et le dégoût que
APPENDICE 235
leur ont inspiré contre le gouvernement anglais les meurtres juridiques
qu'il demande contre les infortunés Canadiens; jamais ne s'apaisera
l'aversion qu'elle inspire, cette puissance haïssable, aussi étrangère aux
mœurs, aux intérêts, aux sympathies, comme elle l'est à la terre des
hommes libres tant qu'elle n'aura pas été rejetée de toute l'étendue, vaste
comme elle est, de l'Amérique septentrionale, que sa politique détestable et
féroce a polluée."
Aux désordes dont lord Durham a déroulé l'intermi-
nable tableau, aux désordres plus nombreux et plus
graves qu'il n'a pas même indiqués, quelle digue pré-
tend-il opposer? Il signale ce que la liberté a produit de
bien chez les Américains indépendants, ce que le despo-
tisme a produit de maux chez les Américains anglais; il
prouve l'impossibilité de la prolongation du gouver-
nement du Canada par l'Angleterre, et il conclut au
maintien de cet état de choses. Quelle fatale inconsé-
quence !
Je montrerai dans un prochain article combien sont
injustes les griefs de lord Durham contre le Canada.
C'est pourtant de ces prétendus griefs que découle la
grande, la seule mesure de réforme législative que recom-
mande lord Durham: l'absorption de la population fran-
çaise par la population anglaise au moyen de l'union des
deux Canadas. C'est cette mesure qui avait été arrêtée
en 1808 par les monopoleurs du commerce des pelleteries
au moment où Us perdirent la majorité dont ils avaient
disposé jusqu'alors.
Depuis cette époque, et durant trente années, un gou-
vernement prétendu constitutionnel, s'appuyant sur des
minorités, s'est constitué en hostilité permanente contre
la majorité des représentants, qui, après les deux der-
nières élections générales, étaient dans l'une des
assemblées, de soixante-dix-huit contre huit, et de
quatre-vingts contre 10 dans l'autre. Des membres
236 APPENDICE
composant ces minorités un seul était né dans la pro-
vince. Au moment de leurs élections ces majorités
avaient reçu de leurs commettants le mandat d'insister
sur un changement organique dans les institutions, et
de demander que la seconde chambre fut élective. Cette
réclamation unanime, lord Durham l'a rejetée avec le
même dédain que les tories ses prédécesseurs. Le par-
lement britannique la repousse également. Ce que vous
demandez, dit-il, nous le refusons. Mais nous sommes
bienveillants et nous voulons que vous soyez contents
de ce que nous déciderons vous convenir. La race
saxonne est bien plus propre à gouverner que vous ne
pouvez l'être vous-mêmes. Dans le Haut-Canada, elle
est criblée de dettes, vous n'en avez point. Eh bien!
nous allons former une grande et belle province qui ne
devra plus rien, après le mélange du plein et du vide.
Vous aurez alors un vice-roi, et à son titre de reine du
royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, notre
gracieuse souveraine ajoutera: et de l'Amérique-Britan-
nique-Septentrionale. Abjurez une étroite nationalité.
Revêtez-en une plus grande et plus noble. Quittez votre
nom de Canadiens, et prenez celui de Bretons de l'Amé-
rique-Septentrionale !
Hélas! si notre nom, effacé par acte du parlement,
était trop court, celui qui le remplace n'est-il pas trop
long? et celui d'Américains indépendants n'est-il pas
dans de plus justes proportions!
On récit historique, impartial et succinct, des évé-
nements qui se sont passés dans mon pays pendant les
deux dernières années portera dans tous les esprits cette
conviction que ce ne sont pas les statuts anglais qui
régleront le prochain avenir du Canada; mais que cet
APPENDICE 237
avenir est écrit dans les déclarations des droits de
l'homme et dans les constitutions politiques que se sont
données nos bons, sages et heureux voisins, les Amé-
ricains indépendants.
Oeux-ci savent bien, d'ailleurs, que leur révolution
n'est pas encore entièrement terminée. Dans l'opinion
de leurs hommes d'iiitat, elle ne le sera que le jour ou
TU mon n'aura plus pour voisine une puissance qui,
depuis le traite ue li b'ô, n'a cessé, même en pleine paix,
d'intriguer pour amener le démembrement de la confé-
dération; puissance inquiète qui a suscité les guerres
indiennes, les a perfidement alimentées par des distri-
butions d'armes et de vivres aux tribus belligérantes;
et s'est maintenue dans l'occupation violente de cer-
taines portions du territoire, bien qu'aux termes des
traités, ces portions envahies eussent dû être, longtemps
avant ce jour, restituées aux Américains! puissance
ambitieuse enfin qui ne conserve plus la possession des
Canadas dans des vues légitimes de commerce et de
colonisation, mais comme un poste militaire d'où elle se
prépare à fondre sur la confédération américaine, pour
y porter le trouble, la division et la ruine!
LOUIS JOS. PAPINEATJ.
Paris, mai 1839.
1C
TABLE ANALYTIQUE
A
Pages.
AYLMER (Lord), étudie les griefs de3 Canadiens •. 79
B
BATHURST (Lord), conversation avec Papineau sur les affaires du
Canada 214
BLANCHET (J.-B.), député, explique pourquoi les Canadiens acceptent
des lois contraires à leurs intérêts 12
BOUCHETTE (B. S.-M.). — Son opinion sur les événements de "37". . 148
BROWN (Storrow), a l'assemblée de Saint-Charles .... 127
Commande à Saint-Charles, 25 novembre 135
BURTON (Sir Francis), cède le contrôle des subsides à la chambre... 66
c
CANADA (Le). — Sa situation avant Papineau 21 et seq.
CANADIENS (les). — Traits particuliers de leur caractère durant les
premiers temps du régime anglais 10
CARLETON (Le général), gouverneur du Canada, se montre l'ami des
Canadiens 8
CHENIER (Dr), commande les patriotes a Saint-Eustache 135
CHOLERA ASIATIQUE (Le), au Canada 1832. La chambre accuse
Aylmer de n'avoir pris aucune mesure pour le combattre 92
CICERON. — Fait connaître le droit des vainqueurs sur les peuples
vaincus d'après les Romains 124
COLBORNE (Le général), commande les Anglais a Saint-Eustache.
Son attitude durant les troubles pohtiques 141
CONSEIL LEGISLATIF (Le). — Son opinion en matière de finances.. 65
Changement dans sa composition suggéré par Kempt 77
Papineau demande un Conseil législatif électif 82
Jugé par Papineau , • • . . . . . . , 83 et seq.
240 TABLE ANALYTIQUE
Pages.
CONSTITUTION (La) de 1774 31
CONSTITUTION (La) de 1791. — Un grand nombre de Canadiens y
sont opposés 34-35
CRAIG (Sir James), gouverneur du Canada, gouverne despotiquement. 30
Question des subsides soulevée sous son administration 40
CUVILLIER, délégué en Angleterre pour présenter les pétitions
contre Dalhousie 68
D
DAVIGNON. — Arrêté a Saint-Jean 130
DALHOUSIE (Lord). — Son caractère. 49
Question des subsides sous son administration 50
Querelle avec Papineau 50
Proroge les chambres en prononçant des paroles blessantes pour
l'Assemblée 67
DEBARTZOH (M.), écrit a Papineau pour lui demander de plaider la
cause des Canadiens en Angleterre 53
DEMARAY. — Arrêté â Saint- Jean 130
DEMERS (M.), prêtre du Séminaire de Québec, écrit a Papineau
pour l'engager a accepter la délégation a Londres 53
DURHAM (Lord). — Son rapport analysé par Papineau 221
E
ETAT SOCIAL ET POLITIQUE de la province avant 1837 154
Insolence des bureaucrates vis-à-vis des Canadiens 156
EVENEMENTS de " 37 " (Responsabilité des) 143
F
FILS I>E LA LIBERTE aux prises avec le Doric Club 129
G
GIROD (Amury), à Saint-Eustache 138
GODERICH (Lord), propose un compromis a Papineau 80
GORE (Col). — Marche sur Saint-Denis 130
TABLE ANALYTIQUE 241
Pages.
GOSFORD (Lord), arrive à Québec en 1835. Cherche a se concilier
l'affection des Canadiens. Est nommé commissaire royal avec
mission d'étudier l'état de la province 113
Témoignage qu'il rend à Papineau a son retour en Angleterre... 115
Convoque les Chambres qu'il est obligé de proroger bientôt a
raison du refus de la chambre de voter les subsides 118
Retourne en Angleterre en 1838 140
GROTIUS. — Ses principes en matière de droit des gens 24
GUGY ( Conrad- Augustus), défend le gouvernement anglais contre
Papineau ' 103
H
HALDIMAND (Le général) , gouverneur du Canada. — Son hostilité en-
vers les Canadiens 9
X
KEMPT (Sir James), administrateur pendant l'absence de Dalhousie
1829 7»
L
LA FONTAINE répond aux attaques de Papineau 181
Il obtient une amnistie pour Papineau 181
Fait connaître les causes de sa retraite de la politique 187
LARTIGUE (Mgr), dénonce les agissements de Papineau 120
M
MORIN (A.-N.), propose que la Chambre blâme le gouvernement an-
glais de n'avoir pas répondu aux 92 Résolutions 103
MURRAY (le général), gouverneur du Canada, convoque une assem-
blée législative a Québec 6
Ses sentiments a l'égard des Canadiens 7
Accusé de cruauté par Papineau et de Gaspé 7
N
NEILSON (John), délégué avec Papineau à Londres pour combattre
l'Union 54
Son opinion sur les ennemis des Canadiens 54
Délégué à Londres en 1827 pour porter les pétitions contre Dal-
housie 68
242 TABLE ANALYTIQUE
Pages.
NELSON (Robert), commande les insurgés en 1838 141
NELSON (Wolfred), a Saint-Charles 127
Béunit les patriotes à Saint-Denis 130
Fait prisonnier 140
0
O'CALLAGHAN (Dr), son opinion sur les événements de " 37 " 145
P
PAPINEAU (Louis-Joseph) . — Comparé à Georges-Etienne Cartier.. 15
Ses débuts dans la vie publique 39
Président de la Chambre d'assemblée 43
Son opinion sur la constitution de 1791 44
Délégué a Londres pour combattre le projet d'Union 52
Son arrivée a Londres. Entrevue avec les ministres 54
Ecrit à Neilson pour se plaindre de Dalhousie 61
Fait signer des requêtes contre Dalhousie 68
Ecrit à Neilson, octobre 1827, pour se plaindre de l'apathie des
Québecquois '4
Appelé à faire partie de l'exécutif 77
Refuse d'accepter les propositions de Goderich 81
Attaque violemment Lord Aylmer à la session de 1835 102
Dénonce les résolutions Russell aux assemblées de Saint-Ours,
de Saint-Laurent et de Saint-Charles 125, 126, 127
Quitte Montréal en novembre 1837 à raison des troubles que
provoque ea présence en ville. — Passe aux Etats-Unis . . . . 140
En exil I69
Ses occupations a Paris 161
Ses lettres à son frère, Denis-Benjamin Papineau, sur la situation
politique au Canada 163
Son opinion sur la présence de son frère et de M. Viger dans le
cabinet Draper 167
Son opinion sur l'annexion du Canada aux Etats-Unis 170
Rentre au Canada en 1845 173
Son manifeste aux électeurs de St-Maurice 176
Il attaque le cabinet Lafontaine-Baldwin 177, 179
Fonde le parti radical 186
Ses idées religieuses 1*"
Sa mort i94
Coup d'oeil sur sa carrière 193 et seq.
TABLE ANALYTIQUE 243
Pages.
Histoire de l'insurrection de 1837, par Papineau 214
Analyse le rapport de Lord Durham 221
PAPINEAU (Joseph). — Son portrait par Garneau 18
PARENT (Etienne), se sépare de Papineau 124
PLESSIS (Mgr), fait l'éloge du régime anglais 10
RESOLUTIONS (Les 92) 89
Rédigées par Morin 90
Leur rédaction ampoulée 93 94
Le ministre des colonies ne fait aucune réponse aux 92 Résolu-
tions qui lui avaient été adressées 101
Irritation de la Chambre à ce sujet 102
RUSSELL (Lord John). — Résolutions proposées au Parlement anglais,
pour enlever à la Chambre le contrôle des subsides; causes immé-
diates du soulèvement de 1837 120
S
SAINT-CHARLES (Assemblée des six comtés à) 127
SAINT-DENIS (Bataille de). — Description par le lieutenant Lysons. 131
SAINT-EUSTACHE (Affaire de) 136
SALNT-OURS (M. de), presse Papineau d'aller combattre le projet d'u-
nion du Canada à Londres 53
XJ
UNION. — Premier projet d'union du Canada 61
Les marchands de Montréal et de Québec l'appuient à Londres.
Il est mis de cAté 59
V
VALLIERES (De Saint-Réal), attaqué par Papineau 76
"VTGER (Denis-Benjamin), délégué en Angleterre pour présenter les
pétitions contre Dalhousie 69
w
WEIR (Le lieut. Jack), tué à Saint-Denis 164
Sa mort vengée à Saint-Eustache 139
WETHERALL (Col.), marche sur Saint-Charles 134
TABLE DES MATIÈRES
Pages
A vis \r LECTEUR I
Introduction 5
Chapitre I. — Les Papineau 15
Chapitre II. — Quelques pages d'histoire 21
Chapitre III. — Régime parlementaire 31
Chapitre IV. — Débuts de Papineau 39
Chapitre V. — Premier projet d'union des provinces 49
Chapitre VI. — Lord Dalhousie et Papineau 61
Chapitre VIL — Les ennuis de Papineau 71
Chapitre VIII. — Lord Aylmer _, 79
Chapitre IX. — Les 92 Résolutions 89
Chapitre X. — La convention 101
Chapitre XL — Gosford, les propositions Russell 113
Chapitre XII. — Aux armes 129
Chapitre XIII. — Après la bataille 143
Chapitre XIV. — L'exil 159
Chapitre XV. — Le retour au pays 1 75
Chapitre XVI. — Conclusion 193
Appendice 213
Table analytique 239
*
17
691 #3
9
«WDING SECT. OCT - 9 1074.
F
De
Celles, i
ilfred
Duclos
5072
Papineau
.1
P3D43
cop.3
-
-■ -
i
É
S